11.18.2016

rc/ Comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes





















J’entame aujourd’hui le carnet de bord de ma thèse recherche-création en littérature. 
À la fois outil de recherche et de défrichage, notations pour l’outillage théorique et traces d’un parcours réflexif. Erratique et multi-directionnel. Cela me forcera à livrer les bribes d’une réflexion ouverte, en cours, que vérifieront peut-être l’expérience, la pratique, les lectures. Axes, pistes, tracks, au risque d'emprunter des sentiers de traverse, d'user de lignes de désir (comme en use Pierre Ménard, métaphore poétique d'un chemin que l'on s'approprie dans l'espace de la ville).
Carnet d’un départ dans le Carnet des Départs, un voyage dans le voyage puisque ce travail, d’au moins trois années - à la fois littéraire et théorique - se déploiera sous le signe du Déplacement.


Notion d'articulation qui lie un sujet, un lieu et une temporalité et porte à ce titre des enjeux de lecture de notre monde contemporain.
Que se produit-il quand l’auteur se déplace ? Comment la marche, la déambulation, la mobilité renouvellent-ils l’écriture aujourd'hui ? Y a-t-il une forme d'expérimentation propre aux récits de déplacements ? Quelles en sont les hybridités ? Comment l'expérience, à la fois du dehors et d'une mise en mouvement, travaille t-elle l'écriture ? 
Ces questions ne vont cesser d'évoluer, de se transformer, de s'ajuster.


Mais tout d’abord il faut finir ce qui a été commencé.
Le texte écrit l'année dernière dans le cadre du mémoire de master, « À l’approche », est à nouveau sur le chantier. Il demande encore du temps et de la réflexion. Force est de constater que la destination d'un texte influe sur son écriture. Passé le temps de l’exercice (terme qui n'est pas du tout dépréciatif, au contraire ce sont souvent ces formes à contraintes qui sont à l'origine d'inventions et de découvertes), je ressens la nécessité de le repenser pour une autre destination, indépendamment d’une matière théorique, d’un contexte universitaire. Mon sentiment est celui d’un manque, un presque-rien, quelque chose que j’aurai effleuré et raté. Mais il est peut-être simplement question de sortir de la commande. Un truc avec moi-même en somme. Aussi je réécris, je fais des essais, je reviens en arrière, je m’égare, je rage, j'avance. Je ne peux plus maintenant m’en sortir sans en sortir c’est-à-dire par la fin. 
À la fois attendre et ne pas lâcher. En consumer les possibilités. Attendre que quelque chose en nous lâche, qui offre cette prise, cette accroche sans quoi je ne saurai conclure, ni poursuivre.

Pendant ce temps des lectures théoriques, 
longues, me rapprochent lentement de la constitution d'une carte, topographie, territoire à l'intérieur duquel réfléchir. Portée épistémologique où les mots ont d’autres sens, d’autres nécessités. Mots introduits l'un après l'autre, avancée comme sur des pas japonais. En suivant fortement mes intuitions, qui ont l’amabilité de me servir de guide, je dois leur faire confiance. C’est une méthode comme une autre, un chemin praticable et qui offre de belles surprises.

De la Géocritique*, je retiens le passage d’un temps historique, vertical, à celui d’un “temps spatialisé”, omnidirectionnel et horizontal, qui permet (entre autres conséquences) aux arts dit mimétiques de sortir d'un confinement esthétique, d'une histoire linéaire, de réintégrer le monde.
Je retiens l’idée de la trans-gression, coextensive de la mobilité. 
Que l'espace et le récit se constituent l’un l’autre, en une intertexture : relation dynamique, à double sens, où l'espace humain apparaît comme la somme des représentations qui le construisent et le reconstruisent sans cesse. 

J’ai ainsi l’idée d’ouvrir largement, autour de ma question, des chapitres comme autant d’îlots, flottants, qui s’articuleront plus tard en continents. Car pendant cette première année je ne cherche pas à refermer, mais plutôt à ouvrir espaces et interrogations. Il me semble que c'est un gage d'aller loin, c'est à dire de se surprendre.

Un de ces îlots traite de la notion d’Expérimentation. Expérimental renvoyant aussi bien à une avant-garde (désormais moins opérante) qu'à une pratique par l'expérience (le doute, l'erreur, l'empirisme). C’est un terme important pour moi, au moins pour trois raisons : il évoque d'abord l’idée d’invention, or je veux observer ce qui se transforme dans l’écriture quand elle est confrontée à la question du Déplacement ; puis l'idée d’une approche processuelle par tâtonnements, qui correspond à mon fonctionnement créatif et que je défends comme approche sensible qui implique des méthodes permettant à l’indécision ou à l’incertitude, au doute, ou au questionnement de se produire ; enfin cette notion redonne une place au corps, à la dimension haptique, dans la création comme dans la réflexion, c’est-à-dire rapproche le monde pour une appréhension par les sens, et donc met l'auteur en mouvement vers lui.
D’un côté, Expérimentation m’emmène vers John Dewey*, et "L'art comme expérience" (en lecture).
D'un l’autre, elle me permet d’aborder des analyses plutôt dirigées vers l’art contemporain - pour lequel la réflexion autour du Déplacement et du Contexte est très présente. Les arts opérant les uns près des autres de tous temps, je pense qu'il n'est pas inintéressant de confronter ces analyses aux questions de la littérature contemporaine (une littérature exposée, performée, multi-supports, celle d'un auteur impliqué publiquement, telle que la définit Lionel Ruffel* dans « Brouhaha »), d'autant que celle-ci s'empare de plus en plus, dans sa dimension multi-médiatique, des questions d'espaces et de mises en espace (d'image, etc.).

Enfin, ce qui m’occupe est l’articulation recherche-création, 
dans laquelle je suis engagée. Aussi je fais en ce moment une sorte de repérage de la façon dont les artistes-auteurs, depuis leurs propres pratiques, se sont investis dans ce mécanisme de travail particulier, entre pratique et théorie. 
Il s'agit à la fois de développer une pratique artistique en s'interrogeant sur son processus de création, mais aussi de mener un travail de théorisation divergent/convergent (théoriser à partir de / et non pas sur), ou d'enquêter dans d'autres champs conceptuels qui nourrissent cette pratique. Nous en sommes aux prémisses de cette réflexion, et chacun est riche de son expérience et de son travail. 
Lorella Abenavoli, artiste en arts plastiques, médiatiques et audio (et amie de longue date) a réalisé à ce sujet des entretiens dans le cadre élargi de sa recherche doctorale à l’UQAM (Montréal). J'en donne ici le lien vers la revue ARCHÉE.
Ces réflexions font pendant aux interventions qui ont eu lieu lors du colloque “Recherche et création littéraire. Rencontre sur les pratiques d'écriture dans les écoles d'arts et à l'université” (16, 17, 18 novembre 2015), co-organisé par le Master création littéraire de l'université de Cergy, Violaine HOUDART-MÉROT et l'École nationale supérieure d'arts Paris-Cery, François BON et Antoine IDIER. Toutes les vidéos des interventions sont en ligne, ici. Ces ressources sont très précieuses, grand merci à ceux qui les ont produites et rendues publiques. 


« C’est une révolution, un changement immense, qui était au fond de mon histoire : c’est de reporter l’art que l’on met dans l’œuvre, à la fabrication de l’œuvre. Considérer la composition même comme le principal, ou la traiter comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes. Faire un poème est un poème.» 
"Ego scriptor", Les Cahiers de Paul Valéry, Gallimard, 1973.


=>"La Géocritique mode d'emploi", sous la direction de Bertrand WESTPHAL, coll. Presses Universitaires de Limoges, 2000.
=>"La Géocritique, réel, fiction, espace", Bertrand WESTPHAL, Les Éditions de Minuit, 2007.
=>"L'art comme expérience", John DEWEY, Publications de l'Université de Pau I, éditions Farrago, 2005 pour la traduction française (1982).
=>"Brouhaha, les mondes du contemporain", Lionel RUFFEL, éditions Verdier, 2016.


11.07.2016

À 10 000 mètres d'altitude je lis "Les pâques à New York"





































Dans l'avion qui nous emmène, j'embarque avec Blaise Cendrars, "Du monde entier au cœur du monde". 
Nous traversons l'Europe, c'est rapidement la nuit. 
Nous survolons la mer Caspienne (un trou), le Turkménistan, l'Afghanistan, l'écran le dit, il faut le croire. 
À la frontière entre le Pakistan et l'Inde, l'avion dessine un crochet insensé, en V, puis reprend sa ligne droite. 

À 10 000 mètres d'altitude je lis "Les pâques à New York" en suivant sur l'écran le monde (les températures, les vitesses, les distances). Une ombre en forme de cuvette (c'est la nuit qu'on traverse). Remontant quelque peu en arrière le temps qui ne passe pas plus vite. Quand-même j'ai l'espoir, en lisant les "Poèmes Élastiques", d'approcher un matin, n'importe lequel. 
Un nuage à cette hauteur est un magma mal mélangé où nous tressautons en aveugle. À ce stade on ne sait plus trop bien ce que devient en bas le paysage.

Il dit que le paysage ne l'intéresse plus
Mais la danse du paysage
La danse du paysage
Danse-paysage
Paritatitata
Je tout-tourne *   

À 3h du matin j'aborde les "Documentaires", du concret enfin. 
À coup de ciseaux dans l'œuvre de l'ami Le Rouge (Gustave, auteur de romans populaires), Cendrars fabrique pour moi de petites cartes postales comme-si-on-y-était déjà : clic-clac, Kodak ! 
Il est précis et prévoyant. Il a tout écrit à l'avance. Je n'ai qu'à fournir les images.

Pendant des semaines les ascenseurs ont hissé des caisses des caisses de terre végétale
Enfin
À force d'argent et de patience
Des bosquets s'épanouissent
Des pelouses d'un vert tendre 
Une source vive jaillit entre les rhododendrons et les camélias
Au sommet de l'édifice l'édifice de briques et d'acier
Le soir
Les waiters graves comme des diplomates vêtus de blanc se penchent sur le gouffre de la ville
Et les massifs s'éclairent d'un million de petites lampes versicolores
Je crois Madame murmura le jeune homme d'une voix vibrante de passion contenue
Je crois que nous serons admirablement ici *   





































À ce stade je me suis endormie, rêvant de ce 34ème étage à Singapour où tu m'attends. Mon corps déjà nostalgique du sol. À l'arrivée, balades, les rues, les musées, c'est sûr, tu as tout programmé.

Visite des serres
Le thermo-siphon y maintient une température constante
La terre est saturée d'acide formique de manganèse et d'autres substances qui impriment à la végétation une puissance formidable
D'un jour à l'autre les feuilles poussent les fleurs éclosent les fruits mûrissent
Les racines grâce a un dispositif ingénieux baignent dans un courant électrique qui assure cette croissance monstrueuse
Les canons paragrêle détruisent nimbus  et cumulus
Nous rentrons en ville en traversant les landes
La matinée est radieuse... *






































































*Dix-Neuf Poèmes Élastiques, Ma Danse


*Documentaires, West, Roof-Garden


*Documentaires, West, Laboratoire


Blaise Cendrars
"Du monde entier du cœur du monde", NRF, Poésie Gallimard, 1967 / 2006.