12.22.2016

69 travailler l'anamorphose


Travailler l'anamorphose, écrire depuis le point où tout se recompose (y compris ce que j'avais ignoré).

12.18.2016

rc/ Pour une littérature "contextuelle"























Deux lectures qui me permettent de placer le FAIRE au centre de ma question. 
Écrire implique des techniques, des mécanismes, des processus, propres et communs, des implications mentales et physiques. Aussi il me semble juste et naturel d'aborder la théorie et la critique par cet angle, depuis la création. 
Une philosophie de l'expérience, c'est que que propose John Dewey. Il définit l'expérience esthétique comme une expérience intense, néanmoins produite avec les matériaux du quotidien. L'œuvre est une matière informée par un processus, qui a son déroulement, non rectiligne, dans le temps. Processus qui associe à la fois action, réflexion, fabrication, et pendant lequel l'auteur expérimente des facteurs de résistance, affronte des conflits, nécessaires, pour construire une expérience cohérente sur le plan de la perception, et partageable dans une forme qui est l'objet artistique.

"C’est ce qu’il a préalablement fait qui permet à un artiste de savoir où il va", énonce John Dewey, plaçant sa réflexion du coté de cette recherche en acte, empirique, émotionnelle ("où l’organisme et l’environnement coopèrent"), "intuitionnée" ("ce quelque chose qui échappe, comme un monde au-delà du monde, et qui n’en est pas moins la réalité plus profonde du monde vécu, de nos expériences ordinaires."). 

En outre Dewey nous offre de très belles définitions,
« L’imagination désigne une qualité qui anime et pénètre toutes les phases de l’élaboration et de l’observation. Elle est une manière de voir et de sentir les choses en tant qu’elles constituent les parties intégrantes d’un tout. Elle est ce grand et généreux brassage d’intérêts situés à la frontière où l’esprit entre en contact avec le monde. Là où des choses anciennes et familières sont rajeunies dans l’expérience, là est l’imagination.
« L’intention est comme un fil qui court sous la séquence d’actes. Elle les convertit en une vraie série, en une ligne d’action avec un point de départ défini et un mouvement régulier jusqu’à un but. »
 « L’intuition est cette rencontre de l’ancien et du nouveau en laquelle le réajustement à l’œuvre dans toute espèce de prise de conscience s’opère instantanément sous forme d’une harmonisation rapide et intattendue qui, dans la lueur de sa soudaineté, agit comme l’éclair d’une révélation ; alors qu’il s’agit en fait de l’aboutissement d’une longue et lente incubation. »


Cette lecture contribue à orienter ma question, du Déplacement-comme-sujet (ou thème), vers l'idée de Déplacement-comme-processus, ou mode opératoire de l'écriture elle-même. Ce qui ouvre de nouvelles fenêtres de lecture des récits de voyage et de ses beaux avatars, tous récits de déplacements, poétiques, expérimentaux, etc.

C'est bien l'auteur qui se déplace. 

J'ai écrit l'année dernière (dans le mémoire) au sujet de la posture d'inconfort, qui semblait être récurrente lors de la confrontation de l'écriture au monde extérieur, à son "en-dehors". Exigence de rapidité, de prise de risque, de découverte : du point de vue adéquat, de voir plus, de voir mieux, de sélectionner, de saisir... Exigence de qui se pose dans un rapport immédiat au lieu, à l'expérience que l'on en fait. 
Cette posture d'inconfort, Marianne Alphant l'a très bien saisie. Dans la biographie de Claude Monet ("Monet, une vie dans le paysage"), elle montre les tentatives du peintre pour atteindre quoi, une adhérence ? entre la réalité et lui-même. Elle parle de la position de Monet, "pas un peintre en vérité, mais un chasseur". "À la fois dans les éléments, exposé à eux, et les dominant, sur une lisière étroite  tout est à la fois proche et lointain, difficile et possible".
Recherche d'immersion et désir d'expression. Cette posture d'inconfort a à voir avec la confrontation à l'altérité - elle participe à ce titre d'une écriture des voyages et des déplacements - et porte une exigence éthique : corps et esprit ne peuvent pas/ne doivent pas s'alanguir. 
Cette posture d'inconfort, Claude Favre aussi m'en parle. Elle dit écrire debout, jamais couchée, ni assise. Je pense : pour rester vigilante, aller à l'essentiel, au dur. Ci-dessous un extrait de ses "Déplacements", justement, paru dans la revue PLI 6.



C'est remettre le corps devant. 
Le corps devant.























Cette image toujours en face de moi, sur le bureau, sous mes yeux, m'amène à évoquer le livre de Paul ARDENNE, "Un art Contextuel" où le corps de l'artiste est impliqué, mettant à nouveau en avant une approche phénoménologique
L'art contextuel est un art d'intervention, un art participatif,  investissant l'espace urbain ou le paysage. Un développement qui valorise le processus et tente de s’immerger dans "l’ordre des choses concrètes".
La requalification d'une représentation classique qui passe par la mise en présence. 

Des artistes comme Richard LONG, Hamish FULTON, Gabriel OROZCO, Francis ALYS, le groupe STALKER ou même Simon STARLING m'intéressent particulièrement en ce qu'ils utilisent leur corps comme véhicule à travers la pratique de la marche, de la performance, ou comme ré-appropriation de l'espace, ou encore en jouant de l'ultra-mobilité pour relier actions et évènements et créer des enchaînements de sens.

Il va de soi que la littérature renfermera toujours son propre espace, même si le texte a déjà débordé le livre - notamment par les circulations numériques : blog, site, écriture-avec-l'image, écriture-vidéo, récit-web... Cette "inscription mobile personnelle dans le réel" comme l'énonce François BON dans son article, "Qu'est ce que le web change à l'auteur ?".


Il est intéressant de penser une "littérature contextuelle", à la manière dont Paul ARDENNE pense un art contextuel. C'est à dire une littérature qui a pour procédé l'arpentage, l'observation, la ponction... Qui cherche des passages entre le texte et le réel, et inversement. Une écriture qui inclut des déplacements, des rencontres, une prise en compte du corps social... "Une dynamique du dehors qui rejaillit sur le caractère de l'œuvre"(Ardenne), où il apparaît que le regard porté a une dimension aussi géographique et politique que poétique, dans tous les cas transdisciplinaire (comme trans-gression de la discipline, débordement, dé-placement).


À ce propos, et parmi les découvertes de ces dernières années, 4 livres parus aux éditions Inculte :


> Emmanuel Ruben "Jerusalem Terrestre"


> Hélène Gaudy "Une île, une forteresse"

> Olivier Hodasava "Eclats d'Amérique"

> Anthony Poiraudeau "Projet El Pocero"

11.18.2016

rc/ Comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes





















J’entame aujourd’hui le carnet de bord de ma thèse recherche-création en littérature. 
À la fois outil de recherche et de défrichage, notations pour l’outillage théorique et traces d’un parcours réflexif. Erratique et multi-directionnel. Cela me forcera à livrer les bribes d’une réflexion ouverte, en cours, que vérifieront peut-être l’expérience, la pratique, les lectures. Axes, pistes, tracks, au risque d'emprunter des sentiers de traverse, d'user de lignes de désir (comme en use Pierre Ménard, métaphore poétique d'un chemin que l'on s'approprie dans l'espace de la ville).
Carnet d’un départ dans le Carnet des Départs, un voyage dans le voyage puisque ce travail, d’au moins trois années - à la fois littéraire et théorique - se déploiera sous le signe du Déplacement.


Notion d'articulation qui lie un sujet, un lieu et une temporalité et porte à ce titre des enjeux de lecture de notre monde contemporain.
Que se produit-il quand l’auteur se déplace ? Comment la marche, la déambulation, la mobilité renouvellent-ils l’écriture aujourd'hui ? Y a-t-il une forme d'expérimentation propre aux récits de déplacements ? Quelles en sont les hybridités ? Comment l'expérience, à la fois du dehors et d'une mise en mouvement, travaille t-elle l'écriture ? 
Ces questions ne vont cesser d'évoluer, de se transformer, de s'ajuster.


Mais tout d’abord il faut finir ce qui a été commencé.
Le texte écrit l'année dernière dans le cadre du mémoire de master, « À l’approche », est à nouveau sur le chantier. Il demande encore du temps et de la réflexion. Force est de constater que la destination d'un texte influe sur son écriture. Passé le temps de l’exercice (terme qui n'est pas du tout dépréciatif, au contraire ce sont souvent ces formes à contraintes qui sont à l'origine d'inventions et de découvertes), je ressens la nécessité de le repenser pour une autre destination, indépendamment d’une matière théorique, d’un contexte universitaire. Mon sentiment est celui d’un manque, un presque-rien, quelque chose que j’aurai effleuré et raté. Mais il est peut-être simplement question de sortir de la commande. Un truc avec moi-même en somme. Aussi je réécris, je fais des essais, je reviens en arrière, je m’égare, je rage, j'avance. Je ne peux plus maintenant m’en sortir sans en sortir c’est-à-dire par la fin. 
À la fois attendre et ne pas lâcher. En consumer les possibilités. Attendre que quelque chose en nous lâche, qui offre cette prise, cette accroche sans quoi je ne saurai conclure, ni poursuivre.

Pendant ce temps des lectures théoriques, 
longues, me rapprochent lentement de la constitution d'une carte, topographie, territoire à l'intérieur duquel réfléchir. Portée épistémologique où les mots ont d’autres sens, d’autres nécessités. Mots introduits l'un après l'autre, avancée comme sur des pas japonais. En suivant fortement mes intuitions, qui ont l’amabilité de me servir de guide, je dois leur faire confiance. C’est une méthode comme une autre, un chemin praticable et qui offre de belles surprises.

De la Géocritique*, je retiens le passage d’un temps historique, vertical, à celui d’un “temps spatialisé”, omnidirectionnel et horizontal, qui permet (entre autres conséquences) aux arts dit mimétiques de sortir d'un confinement esthétique, d'une histoire linéaire, de réintégrer le monde.
Je retiens l’idée de la trans-gression, coextensive de la mobilité. 
Que l'espace et le récit se constituent l’un l’autre, en une intertexture : relation dynamique, à double sens, où l'espace humain apparaît comme la somme des représentations qui le construisent et le reconstruisent sans cesse. 

J’ai ainsi l’idée d’ouvrir largement, autour de ma question, des chapitres comme autant d’îlots, flottants, qui s’articuleront plus tard en continents. Car pendant cette première année je ne cherche pas à refermer, mais plutôt à ouvrir espaces et interrogations. Il me semble que c'est un gage d'aller loin, c'est à dire de se surprendre.

Un de ces îlots traite de la notion d’Expérimentation. Expérimental renvoyant aussi bien à une avant-garde (désormais moins opérante) qu'à une pratique par l'expérience (le doute, l'erreur, l'empirisme). C’est un terme important pour moi, au moins pour trois raisons : il évoque d'abord l’idée d’invention, or je veux observer ce qui se transforme dans l’écriture quand elle est confrontée à la question du Déplacement ; puis l'idée d’une approche processuelle par tâtonnements, qui correspond à mon fonctionnement créatif et que je défends comme approche sensible qui implique des méthodes permettant à l’indécision ou à l’incertitude, au doute, ou au questionnement de se produire ; enfin cette notion redonne une place au corps, à la dimension haptique, dans la création comme dans la réflexion, c’est-à-dire rapproche le monde pour une appréhension par les sens, et donc met l'auteur en mouvement vers lui.
D’un côté, Expérimentation m’emmène vers John Dewey*, et "L'art comme expérience" (en lecture).
D'un l’autre, elle me permet d’aborder des analyses plutôt dirigées vers l’art contemporain - pour lequel la réflexion autour du Déplacement et du Contexte est très présente. Les arts opérant les uns près des autres de tous temps, je pense qu'il n'est pas inintéressant de confronter ces analyses aux questions de la littérature contemporaine (une littérature exposée, performée, multi-supports, celle d'un auteur impliqué publiquement, telle que la définit Lionel Ruffel* dans « Brouhaha »), d'autant que celle-ci s'empare de plus en plus, dans sa dimension multi-médiatique, des questions d'espaces et de mises en espace (d'image, etc.).

Enfin, ce qui m’occupe est l’articulation recherche-création, 
dans laquelle je suis engagée. Aussi je fais en ce moment une sorte de repérage de la façon dont les artistes-auteurs, depuis leurs propres pratiques, se sont investis dans ce mécanisme de travail particulier, entre pratique et théorie. 
Il s'agit à la fois de développer une pratique artistique en s'interrogeant sur son processus de création, mais aussi de mener un travail de théorisation divergent/convergent (théoriser à partir de / et non pas sur), ou d'enquêter dans d'autres champs conceptuels qui nourrissent cette pratique. Nous en sommes aux prémisses de cette réflexion, et chacun est riche de son expérience et de son travail. 
Lorella Abenavoli, artiste en arts plastiques, médiatiques et audio (et amie de longue date) a réalisé à ce sujet des entretiens dans le cadre élargi de sa recherche doctorale à l’UQAM (Montréal). J'en donne ici le lien vers la revue ARCHÉE.
Ces réflexions font pendant aux interventions qui ont eu lieu lors du colloque “Recherche et création littéraire. Rencontre sur les pratiques d'écriture dans les écoles d'arts et à l'université” (16, 17, 18 novembre 2015), co-organisé par le Master création littéraire de l'université de Cergy, Violaine HOUDART-MÉROT et l'École nationale supérieure d'arts Paris-Cery, François BON et Antoine IDIER. Toutes les vidéos des interventions sont en ligne, ici. Ces ressources sont très précieuses, grand merci à ceux qui les ont produites et rendues publiques. 


« C’est une révolution, un changement immense, qui était au fond de mon histoire : c’est de reporter l’art que l’on met dans l’œuvre, à la fabrication de l’œuvre. Considérer la composition même comme le principal, ou la traiter comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes. Faire un poème est un poème.» 
"Ego scriptor", Les Cahiers de Paul Valéry, Gallimard, 1973.


=>"La Géocritique mode d'emploi", sous la direction de Bertrand WESTPHAL, coll. Presses Universitaires de Limoges, 2000.
=>"La Géocritique, réel, fiction, espace", Bertrand WESTPHAL, Les Éditions de Minuit, 2007.
=>"L'art comme expérience", John DEWEY, Publications de l'Université de Pau I, éditions Farrago, 2005 pour la traduction française (1982).
=>"Brouhaha, les mondes du contemporain", Lionel RUFFEL, éditions Verdier, 2016.


11.07.2016

À 10 000 mètres d'altitude je lis "Les pâques à New York"





































Dans l'avion qui nous emmène, j'embarque avec Blaise Cendrars, "Du monde entier au cœur du monde". 
Nous traversons l'Europe, c'est rapidement la nuit. 
Nous survolons la mer Caspienne (un trou), le Turkménistan, l'Afghanistan, l'écran le dit, il faut le croire. 
À la frontière entre le Pakistan et l'Inde, l'avion dessine un crochet insensé, en V, puis reprend sa ligne droite. 

À 10 000 mètres d'altitude je lis "Les pâques à New York" en suivant sur l'écran le monde (les températures, les vitesses, les distances). Une ombre en forme de cuvette (c'est la nuit qu'on traverse). Remontant quelque peu en arrière le temps qui ne passe pas plus vite. Quand-même j'ai l'espoir, en lisant les "Poèmes Élastiques", d'approcher un matin, n'importe lequel. 
Un nuage à cette hauteur est un magma mal mélangé où nous tressautons en aveugle. À ce stade on ne sait plus trop bien ce que devient en bas le paysage.

Il dit que le paysage ne l'intéresse plus
Mais la danse du paysage
La danse du paysage
Danse-paysage
Paritatitata
Je tout-tourne *   

À 3h du matin j'aborde les "Documentaires", du concret enfin. 
À coup de ciseaux dans l'œuvre de l'ami Le Rouge (Gustave, auteur de romans populaires), Cendrars fabrique pour moi de petites cartes postales comme-si-on-y-était déjà : clic-clac, Kodak ! 
Il est précis et prévoyant. Il a tout écrit à l'avance. Je n'ai qu'à fournir les images.

Pendant des semaines les ascenseurs ont hissé des caisses des caisses de terre végétale
Enfin
À force d'argent et de patience
Des bosquets s'épanouissent
Des pelouses d'un vert tendre 
Une source vive jaillit entre les rhododendrons et les camélias
Au sommet de l'édifice l'édifice de briques et d'acier
Le soir
Les waiters graves comme des diplomates vêtus de blanc se penchent sur le gouffre de la ville
Et les massifs s'éclairent d'un million de petites lampes versicolores
Je crois Madame murmura le jeune homme d'une voix vibrante de passion contenue
Je crois que nous serons admirablement ici *   





































À ce stade je me suis endormie, rêvant de ce 34ème étage à Singapour où tu m'attends. Mon corps déjà nostalgique du sol. À l'arrivée, balades, les rues, les musées, c'est sûr, tu as tout programmé.

Visite des serres
Le thermo-siphon y maintient une température constante
La terre est saturée d'acide formique de manganèse et d'autres substances qui impriment à la végétation une puissance formidable
D'un jour à l'autre les feuilles poussent les fleurs éclosent les fruits mûrissent
Les racines grâce a un dispositif ingénieux baignent dans un courant électrique qui assure cette croissance monstrueuse
Les canons paragrêle détruisent nimbus  et cumulus
Nous rentrons en ville en traversant les landes
La matinée est radieuse... *






































































*Dix-Neuf Poèmes Élastiques, Ma Danse


*Documentaires, West, Roof-Garden


*Documentaires, West, Laboratoire


Blaise Cendrars
"Du monde entier du cœur du monde", NRF, Poésie Gallimard, 1967 / 2006.

9.25.2016

La mémoire et les textes sont remplis d'objets qu'on ne pourra plus appréhender



S'arrêter d'écrire et aller chercher du côté de Pialat. Ce que cet homme a à dire, sa façon de le dire, sans concession - un matériau brut dont la surface est justement la force, une présence élémentaire.

T'as changé hein, depuis quelques semaines, je t'observe
J'ai changé, en quoi j'ai changé ?
Je sais pas, tu souris plus beaucoup
Moi ? 
Qu'est ce qu'il y a qui ne va pas ?
Y'a rien
Ben je sais pas tu souriais beaucoup plus qu'ça dans le temps, et quand je dis dans le  temps, c'était y'a un mois, deux mois*   (dialogue Pialat/Bonnaire dans "À nos amours")

À une période j'ai revu tous les films de Pialat, ça m'a bouleversé.

S'arrêter d'écrire donc et revoir ce court métrage, "L'amour existe", enfouis dans la mémoire - à la façon dont quelque chose fait déjà partie de soi-même, est devenu son propre souvenir. Cet objet inappréhendable, que l'on part rechercher quand-même. Qui fait le décalage constant, les anachronismes, les chevauchements.

Début de film : roulements, passagers, files et foules. Coupure brutale du bruit dans lequel on s'était installés confortablement. Présence d'une voix presque trop "off" :

Longtemps j'ai habité la banlieue, mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. 
La mémoire et les films sont remplis d'objets qu'on ne pourra plus appréhender.


Ma première maison était une maison de banlieue, on disait à l'époque : un quartier. À une extrémité construite de la ville, près des cités d'urgence, des jardins ouvriers. Les rocades à peine dessinées. Une maison mitoyenne, trois portes donnant directement sur le boulevard. Une maison de fonction. Bitume, poussière, la terre qui volait les jours de vent, comme si tout restait à construire. Une sorte de far west, d'éloignement. L'école aux grilles de laquelle je m'accrochais pour regarder les enfants jouer était plantée là, au centre d'un carrefour, au milieu du vide. Tout était neuf ou à construire. Cette banlieue je l'ai quittée très jeune.



















Ma seconde maison de banlieue était un appartement à loyer modéré, de fonction aussi, occupé par mes grands-parents. Un point de chute. J'y ai passé 15 ans d'enfance. J'y ai joué, j'y ai grandit. Je l'ai circonscrit de tours de vélo, de patin à roulettes. Courses, balançoires. Allers retours. Qui accompagnait qui à l'église, au parc, aux courses ? Plus tard, je m'y suis  ennuyée aussi.




















Ma troisième maison de banlieue, j'y ai vécu 9 ans. C'est une maison neuve, nous l'avons construite. Période d'implication, de naissance, de démarrages. Moment de transition, pourtant la fin de quelque chose qui fut notre vie urbaine. L'endroit me fait penser à celui de mes grands-parents, ses jardins communaux, son esprit populaire. On dirait que ça marche, mais ça ne marche pas. Sauf à ne pas y regarder de près. C'est une dureté. Et mieux ça s'urbanise et plus on l'éloigne, cette dureté. Mais elle est toujours là sous-jacente. La banlieue finalement c'est toujours le lieu repoussé. 

Je l'aime et je la déteste, elle fait partie de moi. 

















Qu'est-ce qu'on fait alors avec nos souvenirs ? Avec leur propension à rester où ils sont ou bien à faire surface et à se mélanger avec d'autres, avec ceux des autres, ceux de Pialat par exemple. Comment on les transforme par l'écriture ? Par l'écriture, comment on les rapproche ?


Dès la sortie du tunnel tu cherches des yeux la longue caravane, la yourte

bordure à l'extérieur de la ville, revers précaire

charnière (ralentissement)

quelque chose d’enfance

au-delà des cabanes

des souvenirs bricolés bien sûr et qui ne tiennent qu'à un fil

quelqu'un pour une fois est assis devant, se réchauffe à un feu

c’est peut-être lui, passager intérieur, le frère de ton frère, le début de ton début

ceux que tu cherches

ils ont changé depuis leur départ, ils ne sont plus tout à fait les mêmes

ils apparaissent entre les routes et les ponts

entre le sable et l'eau, au lever du soleil

les tissus sèchent

un manège pour faire trotter les chevaux

une cavalcade d'ordures ménagères

les grues remodèlent l’horizon, sans cesse

les fausses montagnes font écran

une rangée d’arbres nous cache les uns des autres

mais depuis le pont, quand tu regardes, tout se touche

l'homme assis sur ses talons et le joggeur dans les allées du parc

les tentes mongoles et les friches en espalier

les meulières le long de la voie

les arbustes des talus broyés comme des cannes à sucre

péniche VÉGA devant le Mékong

est-ce qu'écrire ces chevauchements sur ton carnet érode un peu la réalité 

entame la surface, travaille à sa porosité ?

lignes ajoutées entre des lignes anciennes, notations palimpseste

(la feuille est ramollie, souple, le carnet a finit par doubler de volume dans ta poche) 

tu ne peux pas gober le paysage entier, lisse et dur, refermé

ni accepter qu’il soit totalement écartelé et nu

découpé en rondelles - en parcelles - en portions

en zones à urbaniser ZUP - en priorité

zones d’aménagement ZAD - différé

ZAC - concerté

plutôt grimper sur les hauteurs de sable

appeler de là-haut en secret une incertitude toujours entretenue

nos paysages pauvres, nos friches, nos jointures

nos portraits impossibles à déplier

comment nous reconnaître sinon, comment nous retrouver ? 

("À l'approche", travail en cours)