7.12.2014

Verte, je

Entrer dans le vert du jardin, très près. Jusqu'à ce que fleurs, branches, tiges et ramures ne se distinguent plus de celles qu'elles avoisinent. Feuilles parasols pour la plante rampante, ombreuse, l'espèce qu'elles recouvrent. Lianes mélangées aux branches des fruitiers. Buissons, ne pas chercher le pied, la formation précise. Perdre au passage les noms des roses anciennes. Des couvres-sols dépareillés, perdre la composition, le mouvement d'ensemble, pour retrouver l'esquisse. Plus proche de la nature d'une telle profusion, d'un tel affolement, qu'on croyait maitriser. Entrer dans le vert du jardin, découvrir une suite de lignes, non saisissables, et de balancements. Souplesse des tiges, raideur des branches, leurs façons de courbes ou d'ellipses, leurs cassures. Et puis chacune leur retombée unique. Allant pour décrire les mouvements de l'air, qu'elles subissent. Les sons que produisent les feuilles dans les arbres derrière, en chuintement de consonnes. 
Entrer dans le jardin comme dans un fruit, se perdre, dans le mélange des verts : chlorophylle, de gris, prairie, attendri, translucide, absinthe, sauge, poireau, opaline, Véronèse, sapin. Les masses volubiles déchirées de grandes lignes, fusant, obliques. Des tâches d'autres couleurs, claires ou vives, pointillées, en virgules, en touches irrégulières et étoilées d'insectes. Quelques noirceurs aussi pour ne pas oublier qu'on peut y enfoncer la tête. Cavités, ramper dans le jardin. Prise dans son trouble, ses fluctuations. Vertige pour mes yeux butineurs. Vertige tant il a l'air, à chaque regard, de se refaire. Une réalité qui n'est pas aussi douteuse que moi-même, que mes capacités fragiles, perceptions qui s'aiguisent un peu et puis redeviennent séparées, lointaines. Dire est nécessaire pour affiner le voir. Monter le voir à la conscience d'une chose : rien, qui puisse se dénombrer, s'arrêter, se contenir. Rien, dans l'infinité des formes, des lumières, des couleurs, qui soit réductible à mon expression. Qui n'ait été mille fois tenté. 

Moi, verte, dans l'antre du jardin, très près. Les moucherons dans mes cheveux me font penser aux feuilles triangulaires des bouleaux qui scintillent, en tournant d'un côté de l'autre. 
Le bruissement des trois peupliers, dont la prise au vent produit un son qui enfle à chaque souffle, donne froid. J'essaie de me les représenter nécessaires, et il est vrai que leurs troncs devenus massifs font comme trois pattes d'éléphant, vénérables. Mais, trop hauts pour cet espace d'un demi hectare, et qui devraient plutôt bruisser pour les grandes plaines, les bords de lacs, de rivières, comme ces peupliers de Virginie, d'Amérique.
Verte, je, dans l'antre du jardin, très près.
Le temps qu'il faut prendre pour voir. Les jours d'approche et de piétinement. D'observation où je reste, incapable, sous la coupe d'une durée. Patiente. À attendre que le corps trouve un rythme, une échelle, une taille, un accord enfin.





7.03.2014

Laissez-passer #7 - Juliette Mézenc



La première fois que j'ai été vieille, je ne me rappelle plus
parce que ça fait si longtemps, c'est si loin la première fois que j'ai été vieille
En même temps je me souviens très bien, comme si c’était hier, avec précision dans les sensations, avoir été vieille très souvent autour de mes 20 ans, je rajoutais moche à l'époque, vieille et moche, les deux marchaient ensemble, comme un couple
Alors la question de savoir quand on entre dans la vieillesse
La question de savoir s'il existe un seuil à partir duquel on devient vieux
?
Parce qu'à chaque fois je suis redevenue jeune, après avoir été vieille
Enfin jusqu'à présent les choses se sont passées ainsi
Je parle pas d'âge adulte parce que j'y ai jamais vraiment cru
J'ai jamais ressenti l'âge adulte

Si je me pose la question aujourd'hui ce n'est pas pour rien
Aujourd'hui j'ai 77 ans et, si j'en juge par le petit bandeau que l’on peut lire sur pas mal de jeux de société, j'ai passé l’âge de jouer
Faut croire que j'ai atteint un âge limite

De toute façon j’ai toujours détesté les jeux de société
J'ai des jeux bien plus intéressants avec Colin
Colin est un jeune retraité
J'aime les jeunes retraités, ils sont toujours plein d'allant, toute cette énergie libre, ou plutôt : libérée soudain
Lui, il était prof de mécanique, il aimait bien son boulot, sans plus, à ce qu'il m'a dit j’ai compris que ça lui occupait bien le ciboulot, tout de même, toujours un petit vélo à tourner dans la tête, surtout la nuit
et, je vous le donne en mille, qu’est-ce qu’il a fait dès son départ en retraite
Il s'est mis à fabriquer des vélos, des vrais, pas des dans-la-tête, des vélos faits pour avancer, mais pas les vélos qu'on trouve partout, non, des vélos sur mesure, avec un cadre adapté à la taille de la personne, des guidons rallongés façon Harley pour ne pas avoir à plier le dos, des porte-bagages assez larges pour y planter une tente, des selles adaptées aux fesses du propriétaire et j’en passe
Tous les jours on part sur la piste cyclable qui longe la plage et on joue à Easy rider

La dernière fois on s'est arrêtés pour regarder la mer, la nuit tombait au loin sur le mont Canigou, on était seuls au monde et on s'est mis à jouer aux chiens, à quatre pattes dans le sable un peu humide, on se poursuivait, on se coursait, on se mordait, on essayait de se renifler le cul et on levait la patte pour un oui pour un non, on a ri comme des tordus, bien obligés de s’arrêter, on roulait par terre en se tenant les côtes
et puis on reprenait
J'aurais jamais osé faire ça à 20 ans, j'étais bien trop sérieuse
On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ?
Rimbaud n'a pas vieilli le pauvre, il pouvait pas savoir

Oui, j’ai été vieille bien souvent dans mes 20 ans mais la vieillesse ne s’installait pas à demeure, elle repartait aussi sec, sans que je comprenne comment le plus souvent
Maintenant la vieillesse s'invite un peu plus longtemps, mais entre temps j'ai appris des trucs pour que la jeunesse revienne, je l'aide un peu à revenir
C'est même devenu un jeu
Un terrain de jeu que ce passage à trouver

Il y a le sexe, c’est une évidence, un truc puissant
Lire aussi aide beaucoup, aussi
Je ne parle pas de ces livres qui te scotchent à l'histoire, vite la suite, de ces livres à suspense qui te lâchent plus et te maintiennent recroquevillée, crispée sur ta chaise, avec un châle sur le dos pendant des heures et des jours, là c'est l'arthrose assurée
Non je parle des vrais livres, ceux dont la lecture huile les articulations, chauffe la carcasse par frottements en dedans, et au bout d'un certain temps t'en peux plus de toute cette énergie accumulée, faut que t'en fasses quelque chose de ton corps retrouvé, faut que tu sortes, que tu ailles marcher pied nu dans le champ qui pique à côté, que tu réveilles celui qui dort à côté, que ta main glisse entre ses cuisses, faut que tu vives et c’est urgent



La vieillesse c'est quand la jeunesse ne revient plus j’imagine



Tu sais, j’ai plus le temps de remettre la vie à plus tard






Laisser suffisamment d'espace pour que résonne et vibre ce texte de Juliette Mézenc, l'écho des derniers mots, puis leur silence propre. Ne pas troubler cela. Ce 7ème Laissez-passer, très beau, qui rapproche cette fois la question des frontières de celle de la vieillesse, l'approche de la fin d'une vie, de ce passage dont il est bien évident que nous ne pourrons jamais rien en dire, sauf à l'imaginer, puis tout taire. Ne pas se retourner. Vivre donc.
Tous les autres Laissez-passer (à lire !) sur le site de Juliette, Mots maquis. 

Et mon texte chez elle, ici


Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre". Un grand merci renouvelé à Brigitte Celerier qui assure le Rendez-vous des Vases. Et fait une longue lecture chez elle, sur Paumée.