1.18.2014

Portrait plié

















Sait-on seulement par quel secret, sait-on avec quel abandon, par quel aveuglement on se retrouve un jour, quelqu’un, ici. Portrait plié qui ne se déplie pas, prend sur lui son silence, ce qu’il possède d’incertitude toujours entretenue. Une suite d’images qu’on lève, qui s’effarouchent comme une nuée d’oiseaux.

Sait-on pourquoi cette suite de rêves, une nuit après l’autre, toujours recommencés. D’une mer qui s’agite, se lève, emplit la fenêtre, fait onduler le sol. Quand elle se tient tranquille c’est sur terre que s’abattent les pierres, les cailloux envolés d’un volcan. D’un côté comme de l’autre quel est le danger, la colère ? Si c’est moi le volcan, s’il n’y a aucun endroit pour se mettre à l’abri ? J’ai dit la crainte mais j’ai tu la beauté.

Où est la vie cachée ? C'est elle la vie cachée, qui mord, bouscule, unique et dangereuse, devant quoi l’on rêvait ? Elle, devant quoi l'on rêvait ? Au matin dans le ciel, tout, est à recommencer.


"Stromboli", R. Rosselini














1.14.2014

Des Oloé en forme d'îlots, pour Anne Savelli


Avant de connaître les Oloé je filmais des îlots — espaces où lire dans la ville, ce jeu de piste, que la littérature imprègne encore davantage depuis Anne — ses espaces élastiques. 
Ecrire par lieux.
Où se faire une place, à soi.
Telle page, dans tel décor, sur ton passage.
Puisque lire et écrire parfois se confondent.
Lors d'un échange de Vases Communicants, j'ai écris pour Anne ce bouquet d'Oloé que je redonne ici. En la remerciant au passage pour ce mot-concept, ce cadeau.











Vent l’auvent par intermittence claque comme une voile un drapeau tu retiens chaque page calé dans l’ombre né-cessaire c’est août l’air est brûlant presque aucune voiture sur le boulevard de longues plages de silence tu ne lèves pas la tête du petit format au milieu le bandeau de portraits poésie dans la rue c’est plutôt rare.


En septembre trafic aura repris les piétons des étudiants nombreux les véhicules qui croisent au carrefour derrière la vitre du café tu apparais le temps du passage du bus sous son ombrage c’est histoire de reflet ainsi que tu lises et quoi nul n’aura le temps de s’en rendre compte te voilà à nouveau effacée repartie de l’autre côté.

Même si tu t’écartes tu prends du champ choisis la vue le banc les feuilles des arbres tout l’entourage se prête enveloppe ta lecture d’une lumière idéale mais quand passent les jeunes filles difficile de pas les regarder tu restes le nez en l’air longtemps derrière chacune.

Il faisait froid personne sur les bancs sauf elle en rouge évidente me suis mise à trembler devant elle rouge dans le froid seule de quel lieu est-elle en ce moment captive ou si c’est pour quelqu’un qui viendra tout à l’heure ou si elle me surprend à l’observer personne n’est venu et nous sommes restées chacune d’un côté de la grille et elle ne m’a pas vue.

Entrer dans l’espace déplié des pages parmi les bruits claquements de métal des machines à café plateaux empilés les voix surtout font une basse continue avec quelques éclats c’est le chant d’une cité un chœur de Suppliantes pour ton ouvrage quand tu ouvres la bouche égrènes parmi les autres ta parole je ne vois que tes lèvres qui bougent que sais-tu des bibliothèques antiques lieux de rumeurs et de bourdonnements.

De toi je ne sais rien je devine seulement la carrure un peu lourde reposée un livre dans une main l’autre sur le genou je ne sais rien que ce tee-shirt sali je t’ai trouvé de dos auprès d’une fontaine rien je te prête l’histoire d’un qui seul et seul a le temps de et regarde quand même sa montre sous les lierres auprès d’une fontaine dans l’endroit retranché du jardin.

Tu tournes ils surgissent arrivent en bout de course tu tournes pour un train qui part toutes les trois minutes tu tournes en moyenne impassible une page toutes les trois minutes pour le temps qui défile pour un train sur le quai tu tournes pour qu’ils arrivent encore et repartent au suivant tu tournes la suivante un froissement d’air un rien les ventiles les voilà repartis pfuitt en allés.



1.07.2014

Oiseaux, avec Aimé.



Oiseaux, ce mot me tourne dans la tête depuis Aimé. 
Il est rempli de temps, d’enfance - l'exil - une traversée.

J’ai écrit un court texte après notre semaine sur l’île. L'ai tourné, retourné dans tous les sens, l’ai appelé Oiseaux, mais c’est surtout une attente d’oiseaux. Derrière ce titre, j’attends. Derrière ce titre j’aurais imaginé plus d’ailes, plus d’allant. Je tourne autour du texte posé depuis des semaines puis le laisse tel quel.

Oiseaux de mer, en nombre. Et ces mots associés : Oiseau + Mer, qui font tout un battement, un son, une pagaille. Qui crient sur des falaises. Pleurent,  piaulent, raillent.

Pigeons, petit peuple, oiseaux de Paris

Pies, mésanges d’hiver, oiseaux de banlieue
Un couple de geais parfois dans le jardin

Des ramiers qui font ployer les branches des lauriers

À la campagne, toutes sortes de petites choses aux noms rigolos

Corneilles. Connivence de l'œil, de la tête. Dans le dernier texte elles accompagnent le personnage, perchées sur les arbres de novembre. Je les photographie au jardin des plantes. Elles fouillent les poubelles, ouvrent les paquets avec leur bec. En Irlande, je me souviens de corbeaux très gros, qui marchaient comme nous sur les routes en balançant leurs corps de gauche à droite. J’aime les oiseaux noirs. Revu le film d’Hitchcock.

Dans un autre texte c'est une nuée colorée qui se dérobe et s'éparpille. Oiseaux des îles ? Flammèches où il y a du vert du gris du jaune du rose... "Nuée d’oiseaux de toutes espèces entrant sortant d’une volière, vos souvenirs n’y restent pas (...) Qu’ils sifflent, qu’ils partent, vous les laissez aller venir. Vous laissez à présent toutes les portes ouvertes"

Oiseaux, ils volent dans ma tête depuis Aimé.
Le mot est devenu ce qu'il charrie - de temps, d'enfance, d'exil, de traversée. 



Oiseaux
l'exil s'en va dans la mangeoire des astres
portant de malhabiles grains aux oiseaux nés du temps
qui jamais ne s'endorment jamais
aux espaces fertiles des enfances remuées

Aimé Césaire, dans “Ferrements”


1.02.2014

Ciel pour regarder, marcher - Brigitte Celerier




















Sortir et installer mes yeux dans le ciel


Sortir pour marchécrire, yeux flottant au risque de vertige, éblouis, cherchant les mots pour dire cette dure lumière, cette splendeur sévère, cette unité plate

Marcher sous ce ciel, renoncer, jouir un instant de cette violence et plisser les yeux, penser avec admiration dévotieuse aux efforts de Ponge, à ses tâtonnements pour dire, dans la Mounine, ce ciel qui l'avait frappé dans un matin sur la route d'Aix, et dont j'aime ce qui est presque le premier jet

Azur à mine de plomb

ce gaz lourd résulte en vase clos

d'une explosion de pétales de violettes bleue

.…..

Son ombre tient toute dans les griffes de son éclat...



Et comme j'avance, en cet hiver, lasse et les yeux blessés, dans le froid intense que le vent nous a laissé en legs avec cette pureté sans concession, comme si avec les nuages et l'humidité il avait emporté toute trace de tiédeur, pour nous laisser dans un vide froidement lumineux, monte la nostalgie des cieux transparents du printemps sur Paris, du soleil humide étincelant sur la pointe de la cité quand je marquais l'arrêt rituel dans l'angle du pont Royal, avant de remonter vers les guichets, qui me faisait presque voir l'air circuler entre les statues de Maillol, mesurer la distance entre les arbres et pierres blanches des Tuileries, creuser le long espace que les siècles ont dessiné.

Finit mon trajet – rentrer se rencogner dans l'antre, laisser la nuit descendre sans en voir la rougeur


Autre jour, s'éveiller à la recherche encore des mots pour dire le ciel de bleu ardent, lapi-lazuli, fabrique d'outremer, clarté autoritaire, air devenu pierre, poussière qui prend feu, violence et os à nu... et penser approximation dérivant en préciosité artificielle

Pousser volets dans un bruit tumultueux de souffles, voir branches se balancer, écharpes noires filer sur les couches de gris sombre, penser mistral noir, trembler d'avance de fatigue et d'effroi, et toutes idées envolées dans ce déchaînement de l'air, s'accrocher à cette seule pensée : que vienne la fin, sans plus savoir laquelle.


Note = la seconde image est une reproduction d'un tableau de Giuseppe Canella conservée au Musée Carnavalet



Très heureuse d'accueillir Brigitte Celerier pour les Vases Communicants de janvier. Ce sont les dérives avignonnaises de Brigitte, sur son blog, qui ont inspiré l'idée du Marchécrire, avec pour projet : sortir, et regarder - dans lequel elle excelle et qui me fut bel exercice. Elle "installe ses yeux dans le ciel", ici, sur le Carnet des Départs, tandis que "je ne sais où regarder", chez elle, sur Paumée. Merci à elle, et bonne promenade.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre". Un grand merci renouvelé à Brigitte Celerier qui assure le Rendez-vous des Vases. Et fait une longue lecture chez elle, sur Paumée.




Oiseaux




Oiseaux (attente d'oiseaux). Des routes dures, des directions. Entailles d'eau et de bitume. Course avec bagages sur un ponton. Fracas encore. Démarrage des moteurs. Diminution progressive de la terre, expir _

Oiseaux (cri d'oiseaux) arrivée sur l'île. 
Le bleu sans cesse aux fenêtres. Roc, vague, roc, marée. 
Nos allers nos retours, nos lits en travers des goémons. Galets superposés. Plages sèches

Oiseaux (débordement d'oiseaux)
Marches arrondies, longues lectures, temps entouré d'eau

Chute des baromètres 


Oiseaux (silhouettes d'oiseaux figurants)

Ressassement des vagues, ressassement des rocs. Encore cri de vent, messe de mer, encore l'air bleuté. La nuit allongée sur le jour, encore.