12.22.2014

16 lumières mouvantes


Lumières mouvantes des côtes. Déflagrations. Le ciel roulant, déroulé, couché sur le paysage, une peau de tambour avec volées d’oiseaux. 

11.15.2014

Autour du lac #13 14 15


/ En résidence avec l'association L'esprit du lieu, au lac de Grand-Lieu (44)



Samedi
Autoportrait en vert. Hier soir je concluais par ce petit roman de Marie N'Diaye. Tout en évoquant la couleur verte, ici signe d'un débordement. Là, chez Walser, dont j'ai lu aussi un extrait, symbole coloré de son rapport à la nature, à la forêt, une coulée. Et qui inclut le mouvement tout entier de la promenade. Autre  rapprochement, avec les derniers tableaux de Monet, les bassins aux Nymphéas, noyés dans le vert. C'est une plongée dans l'eau, métaphore de la peinture, qui saisit des reflets du monde. 
Ce petit flyer vert représentant les joncs en mouvement photographiés en juin sur les bords du lac, à Passay, vient s'inscrire dans cette suite, invisible mais présente, qu'il me plait de sentir près de moi pour avancer dans l'écriture du lieu.


Vendredi
Piaillements de canards invisibles. Passage d'avion. Tirs sporadiques. Un grand calme au bord de l'eau.
Des cormorans, une vingtaine. 
Ils font une large boucle, semblent tourner sur eux-mêmes, en spirale. La danse, me suis-je dit, c'est celle des oiseaux descendus tous ensembles en arc de cercle vers l'eau - non sans remarquer à quel point nous humains sommes sans cesse trahis par nos bruits, nos mouvements, alors même que nous croyons nous fondre un peu dans le paysage.




Jeudi
Réserve : sous condition / à l'exception de / restriction, limitation / local où l'on entrepose / substance accumulée / non engagé / laissé disponible / surplus / mis de côté par sauvegarde ou protection / territoire assigné aux indigènes / endroit d'une bibliothèque où sont conservés les ouvrages rares / toute partie dans un dessin, une peinture, une gravure, sur laquelle il n'existe pas d'application / laissé en blanc / toute partie protégée / discrétion. 


11.13.2014

Autour du lac #10 11 12

/ En résidence avec l'association L'esprit du lieu, au lac de Grand-Lieu (44)

Mercredi
Mon corps entier en alerte, une alerte douce, pour sentir, pour apercevoir, pour être là. Je dessine les branchettes des arbres tombées au sol pendant le coup de vent de la nuit. Des droites, des arcs de cercle qui paraissent avoir été adroitement disposés. Des signes, des traces archéologiques, des ossements. Tout un jeu de lignes qui renvoie à un territoire plus vaste. « Tout est à l’oeuvre dans chaque fragment, dans chaque repli, il n’est pas besoin d’en savoir davantage » (Les Zones Ignorées).

Mardi
Relu ce soir le texte "Sur le théâtre Balinais", d'Antonin Artaud. Nuit au dehors. Pluie derrière le rideau. Retrouvailles. Ce que le texte porte d'émotions de mes lectures antérieures. L'impression de suivre des phrases déjà inscrites dans une mémoire qu'il suffisait juste de raviver.

Autre moment, autre jour, impression d'herbes sur "Mobilé", de Michel Butor.




Lundi
Ne pas voir, ne pas avoir accès, est une question centrale. Pour Arnaud de la Cotte l'enjeu du lac est là, dans une approche qui ne peut se résoudre qu'artistiquement. Par l'imaginaire, la projection, la part du rêve.

Lac désir, celui qui apparaît et disparaît.
Lieu événement, quand sont ses limites ?

11.08.2014

Autour du lac #6 7 8

/ En résidence avec l'association L'esprit du lieu, au lac de Grand-Lieu (44)



Samedi
Récapitulons. J'ai Monet : "Ce qu'il prend pour motif n'a pas de nom : c'est un rapport instable du vert et du bleu, c'est l'extérieur, c'est l'air qui passe entre les choses."(Marianne Alphant)
J'ai Artémis, déesse des terres non cultivées, des territoires changeants.

J'ai cette note en bas de page : reprendre tout en légèreté, en petites touches, comme des feuilles d'arbres qui bougent.




Vendredi
Une petite lande de terre étroite dans les roselières, entre deux eaux, dans l'intervalle de soleil. Je baigne dans une odeur de menthe, me remplis de la beauté du lieu pour emporter quelque chose de ce qui quotidiennement n'est pas su, n'est pas vu. 
L'instant d'après assise dans la voiture une forte pluie s'abat et quelque chose de moi est encore là-bas, inquiète et ravie, sous le couvert de l'arbre


Jeudi
Je trace au crayon sur la carte les chemins empruntés, mesure mieux ainsi l'écart entre la représentation et le réel : distance, environnement, point de vue. Tout l'enjeu ici étant de se rapprocher le plus possible du lac, trouver des points d'accès. Sur la carte c'est simple il y en a deux. Mais en bonne curieuse j'ai du mal à m'y cantonner. 
De courts paragraphes s'ébauchent à partir de verbes qui ont à voir avec la localité, le lieu, marcher sur l'eaurevenirtomberattendre mais une chose est évidente, je dois ajouter tourner autour.

11.05.2014

Autour du lac #3 4 5

/ En résidence avec l'association L'esprit du lieu, au lac de Grand-Lieu (44)



Mercredi
Dessiner les lignes moutonneuses des saules à l'horizon, ce qui paraît le plus facile et qui pourtant échappe. Sinon, tiges et feuilles dans l'eau, cette soupe végétale. Tout est à refaire 1000 fois. Quand au lac, l'eau vraiment, que tracer ? Il est une fois de plus cet insaisissable. Une réserve, en dessin, c'est un espace vide qui n'apparaît que par ce qui l'entoure. Le lac est (au moins) doublement réserve.






Mardi
Au milieu de l'eau libre une cage, des canards, piégés. Ils seront bagués. On se croirait sur une mer avant de piquer d'une perche le petit mètre de fond. On voudrait rester plus longtemps dans l'espace hors d'atteinte. Attendre le possible, quelque chose, avant de repartir.










Lundi

J'habite la Fuie, petite volière à pigeons. Les mots tourneront ici. N'avoir pour parole au-dehors que des gestes, des regards.

10.22.2014

15 assembler longuement


Assembler longuement les morceaux d’un tout, les espaces entre, telle distance à parcourir, une ouverture de fenêtre. Le bruit du vent avec celui des moteurs. La nuit et l’océan. L’écriture et le nouveau l’inconnu le changeant, y compris mon corps impatient. 

10.10.2014

14 ciel de la baie

Ciel de la baie, démultiplié, fantasque, transportant cargaison de formes, d’arrangements, de consistances. Sans compter les oiseaux, leurs ailes phosphorescentes dans l’orage. 

10.08.2014

13 heureusement

Heureusement quelques ondulations, replis de dunes où s'arrondir sans réfléchir.

10.07.2014

12 les carcasses

Les carcasses qui passent en sifflant déforment le matin. Sacrifice du silence.

10.06.2014

11 cri du vent

Cri du vent dans les gouffres, les failles, les petites ouvertures du coeur.

10.01.2014

9 fabrique de lignes

Fabrique de lignes. Chaque horizontale a sa propre vitesse. Seconde, durée, temps géologique. Tracés fins des franges successives de la mer. Marcher, un trait de plus.

9.29.2014

8 ne pas trop toucher

Ne pas trop toucher je préfère accepter le biais le travers accompagner la pente naturelle.

9.25.2014

9.22.2014

6 chambres


Chambres passées au blanc. On efface, on recommence avec les traces des usures. Je pense à Vermeer, à Morandi. À Alberto pour la poussière. Ça vient de loin, attraper la lumière.

9.19.2014

5 oiseaux de mer au-dessus


Oiseaux de mer au-dessus de la maison. Leurs corps comme des flèches pointées vers l’océan et cette résolution dans le léger, l’aérien — brasse silencieuse — qui fait taire nos paroles.

9.17.2014

4 rumeur


Rumeur de mer dans l’obscurité du jardin sans commencement ni fin mais comme un train qui passe.

3 enfermer le bourdon


Enfermer le bourdon dans une cloche d’agapanthe, pour plus tard. Réserver une table au bord de l’eau. S’asseoir sur une pierre chaude. On fait des provisions comme ça.

2 le ciel coupé


Le ciel coupé en deux. Nous suivons la lumière du soleil descendant sur les choses de la baie. Admirables détours. Glissements. Rien qui se laisse saisir.

1 répétition, banalité


Répétition, banalité. Il y a du pesant et du léger, par petites touches. Chaque jour, une précarité. Climat : perception du monde autour de soi, dilution de l'être.



9.08.2014

Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire



"Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire", est paru le 1er septembre aux éditions Publie.net, dans la collection L'Inadvertance
Ecris dans une grande foulée de quelques mois, ce texte précédemment intitulé "Lignes de fuite" était une façon de tirer - à partir de mon point d'écriture, des grandes lignes : fuites, perspectives, directions - vers tel qui se déplace, est en mouvement - tel qui repousse des limites, fait trembler des contours. Ce furent Cy Twombly, Henri Maldiney, Fernand Deligny, Michel Foucault, entre autres. Des écrivains, des architectes, des plasticiens, dont je m'entourai afin qu'ils fassent pencher le texte, proposent de nouvelles pistes - tracks.

Pistes d'errances ou de voyages. 
Récit en forme de pistes possibles. 
Dérive où s'exprime un on, parfois un nous. Une communauté parlante. Un choeur qui se déplace, finit par constituer une ville à l'extérieur de la ville. Ou de l'intérieur, puisqu'on y oeuvre aussi par le milieu.

Ecriture en séquences, écarts - parlant d'île, d'eau, de tunnel, de constructions, de trajets - faisant de la digression, de l'éloignement, un centre justement. 
C'est un texte qui ne veut pas se refermer sur lui-même, additionné de sortes de cartes, plans, tracés piochés sur le net.
Une ville qui se cherche. 
On la voit qui vibre, qui palpite. Elle est faite de piétinements. D'allers et de retours. De constellations qui s'éloignent les unes des autres et se resserrent. Qui bougent. Elle hésite, se déplace, touche à tout. 

François Rannou m'a proposé d'ajouter à cette publication bandes sonores et courtes vidéos, ce que j'ai fait avec plaisir, le texte incitant lui-même à ce type de mélange des genres.
Roxane Lecomte à donné forme à l'ensemble des médias et fabriqué ce beau livre numérique.
/ son article

Merci à eux pour cette belle collaboration.



/ un article sur ActuaLitté "Une ville-zone dont l'homme est le fluide"
/ une lecture de Jérémy Liron sur Les Pas Perdus
/ des extraits sur le blog Tentatives, de Christine Jeanney

7.12.2014

Verte, je

Entrer dans le vert du jardin, très près. Jusqu'à ce que fleurs, branches, tiges et ramures ne se distinguent plus de celles qu'elles avoisinent. Feuilles parasols pour la plante rampante, ombreuse, l'espèce qu'elles recouvrent. Lianes mélangées aux branches des fruitiers. Buissons, ne pas chercher le pied, la formation précise. Perdre au passage les noms des roses anciennes. Des couvres-sols dépareillés, perdre la composition, le mouvement d'ensemble, pour retrouver l'esquisse. Plus proche de la nature d'une telle profusion, d'un tel affolement, qu'on croyait maitriser. Entrer dans le vert du jardin, découvrir une suite de lignes, non saisissables, et de balancements. Souplesse des tiges, raideur des branches, leurs façons de courbes ou d'ellipses, leurs cassures. Et puis chacune leur retombée unique. Allant pour décrire les mouvements de l'air, qu'elles subissent. Les sons que produisent les feuilles dans les arbres derrière, en chuintement de consonnes. 
Entrer dans le jardin comme dans un fruit, se perdre, dans le mélange des verts : chlorophylle, de gris, prairie, attendri, translucide, absinthe, sauge, poireau, opaline, Véronèse, sapin. Les masses volubiles déchirées de grandes lignes, fusant, obliques. Des tâches d'autres couleurs, claires ou vives, pointillées, en virgules, en touches irrégulières et étoilées d'insectes. Quelques noirceurs aussi pour ne pas oublier qu'on peut y enfoncer la tête. Cavités, ramper dans le jardin. Prise dans son trouble, ses fluctuations. Vertige pour mes yeux butineurs. Vertige tant il a l'air, à chaque regard, de se refaire. Une réalité qui n'est pas aussi douteuse que moi-même, que mes capacités fragiles, perceptions qui s'aiguisent un peu et puis redeviennent séparées, lointaines. Dire est nécessaire pour affiner le voir. Monter le voir à la conscience d'une chose : rien, qui puisse se dénombrer, s'arrêter, se contenir. Rien, dans l'infinité des formes, des lumières, des couleurs, qui soit réductible à mon expression. Qui n'ait été mille fois tenté. 

Moi, verte, dans l'antre du jardin, très près. Les moucherons dans mes cheveux me font penser aux feuilles triangulaires des bouleaux qui scintillent, en tournant d'un côté de l'autre. 
Le bruissement des trois peupliers, dont la prise au vent produit un son qui enfle à chaque souffle, donne froid. J'essaie de me les représenter nécessaires, et il est vrai que leurs troncs devenus massifs font comme trois pattes d'éléphant, vénérables. Mais, trop hauts pour cet espace d'un demi hectare, et qui devraient plutôt bruisser pour les grandes plaines, les bords de lacs, de rivières, comme ces peupliers de Virginie, d'Amérique.
Verte, je, dans l'antre du jardin, très près.
Le temps qu'il faut prendre pour voir. Les jours d'approche et de piétinement. D'observation où je reste, incapable, sous la coupe d'une durée. Patiente. À attendre que le corps trouve un rythme, une échelle, une taille, un accord enfin.





7.03.2014

Laissez-passer #7 - Juliette Mézenc



La première fois que j'ai été vieille, je ne me rappelle plus
parce que ça fait si longtemps, c'est si loin la première fois que j'ai été vieille
En même temps je me souviens très bien, comme si c’était hier, avec précision dans les sensations, avoir été vieille très souvent autour de mes 20 ans, je rajoutais moche à l'époque, vieille et moche, les deux marchaient ensemble, comme un couple
Alors la question de savoir quand on entre dans la vieillesse
La question de savoir s'il existe un seuil à partir duquel on devient vieux
?
Parce qu'à chaque fois je suis redevenue jeune, après avoir été vieille
Enfin jusqu'à présent les choses se sont passées ainsi
Je parle pas d'âge adulte parce que j'y ai jamais vraiment cru
J'ai jamais ressenti l'âge adulte

Si je me pose la question aujourd'hui ce n'est pas pour rien
Aujourd'hui j'ai 77 ans et, si j'en juge par le petit bandeau que l’on peut lire sur pas mal de jeux de société, j'ai passé l’âge de jouer
Faut croire que j'ai atteint un âge limite

De toute façon j’ai toujours détesté les jeux de société
J'ai des jeux bien plus intéressants avec Colin
Colin est un jeune retraité
J'aime les jeunes retraités, ils sont toujours plein d'allant, toute cette énergie libre, ou plutôt : libérée soudain
Lui, il était prof de mécanique, il aimait bien son boulot, sans plus, à ce qu'il m'a dit j’ai compris que ça lui occupait bien le ciboulot, tout de même, toujours un petit vélo à tourner dans la tête, surtout la nuit
et, je vous le donne en mille, qu’est-ce qu’il a fait dès son départ en retraite
Il s'est mis à fabriquer des vélos, des vrais, pas des dans-la-tête, des vélos faits pour avancer, mais pas les vélos qu'on trouve partout, non, des vélos sur mesure, avec un cadre adapté à la taille de la personne, des guidons rallongés façon Harley pour ne pas avoir à plier le dos, des porte-bagages assez larges pour y planter une tente, des selles adaptées aux fesses du propriétaire et j’en passe
Tous les jours on part sur la piste cyclable qui longe la plage et on joue à Easy rider

La dernière fois on s'est arrêtés pour regarder la mer, la nuit tombait au loin sur le mont Canigou, on était seuls au monde et on s'est mis à jouer aux chiens, à quatre pattes dans le sable un peu humide, on se poursuivait, on se coursait, on se mordait, on essayait de se renifler le cul et on levait la patte pour un oui pour un non, on a ri comme des tordus, bien obligés de s’arrêter, on roulait par terre en se tenant les côtes
et puis on reprenait
J'aurais jamais osé faire ça à 20 ans, j'étais bien trop sérieuse
On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ?
Rimbaud n'a pas vieilli le pauvre, il pouvait pas savoir

Oui, j’ai été vieille bien souvent dans mes 20 ans mais la vieillesse ne s’installait pas à demeure, elle repartait aussi sec, sans que je comprenne comment le plus souvent
Maintenant la vieillesse s'invite un peu plus longtemps, mais entre temps j'ai appris des trucs pour que la jeunesse revienne, je l'aide un peu à revenir
C'est même devenu un jeu
Un terrain de jeu que ce passage à trouver

Il y a le sexe, c’est une évidence, un truc puissant
Lire aussi aide beaucoup, aussi
Je ne parle pas de ces livres qui te scotchent à l'histoire, vite la suite, de ces livres à suspense qui te lâchent plus et te maintiennent recroquevillée, crispée sur ta chaise, avec un châle sur le dos pendant des heures et des jours, là c'est l'arthrose assurée
Non je parle des vrais livres, ceux dont la lecture huile les articulations, chauffe la carcasse par frottements en dedans, et au bout d'un certain temps t'en peux plus de toute cette énergie accumulée, faut que t'en fasses quelque chose de ton corps retrouvé, faut que tu sortes, que tu ailles marcher pied nu dans le champ qui pique à côté, que tu réveilles celui qui dort à côté, que ta main glisse entre ses cuisses, faut que tu vives et c’est urgent



La vieillesse c'est quand la jeunesse ne revient plus j’imagine



Tu sais, j’ai plus le temps de remettre la vie à plus tard






Laisser suffisamment d'espace pour que résonne et vibre ce texte de Juliette Mézenc, l'écho des derniers mots, puis leur silence propre. Ne pas troubler cela. Ce 7ème Laissez-passer, très beau, qui rapproche cette fois la question des frontières de celle de la vieillesse, l'approche de la fin d'une vie, de ce passage dont il est bien évident que nous ne pourrons jamais rien en dire, sauf à l'imaginer, puis tout taire. Ne pas se retourner. Vivre donc.
Tous les autres Laissez-passer (à lire !) sur le site de Juliette, Mots maquis. 

Et mon texte chez elle, ici


Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre". Un grand merci renouvelé à Brigitte Celerier qui assure le Rendez-vous des Vases. Et fait une longue lecture chez elle, sur Paumée.

6.17.2014

Le contraire d'errer

R.Serra "Stacked Steels Slabs" 1969

On va s'arrêter sur cette question du poids, dit-elle. 

Et c'est tout de suite une petite phrase qui vous ramène en arrière. 
"Ce poids, qui ramène en arrière", des "Yeux fermés, les yeux ouverts". On va s'arrêter sur ce qui ramène en arrière, même si c'est hors champ, hors sujet. Même si ça sort du cadre.

Et c'est tout de suite un texte de Richard Serra, où il nomme ce, qu'en sculpteur, il sait du poids. Raconte ses souvenirs des chantiers navals où il assistait enfant avec son père aux mises à flot des navires. Masses énormes libérées, glissant sur des rails, basculant dans l'eau pour flotter enfin déchargées de toute lourdeur, trouver équilibre. 
Je n'ai pas retrouvé le texte, lu des dizaines de fois.
On va s'y arrêter quand-même. Prendre mesure de toutes les ramifications qu'un tel mot vous évoque. Laisser revenir des questions de sculptures. 

"Le poids est pour moi une valeur, non qu’il soit plus contraignant que la légèreté, mais j’en sais seulement davantage sur le poids que sur la légèreté, et j’ai par conséquent plus à en dire", commençait Richard Serra.

Je pourrais quand à moi parler de manutention, transport, coût, stockage, responsabilité, charge, lourdeur. Poids provoquant peu à peu transition vers des formes d'expressions plus légères, plus virtuelles, plus fluides que la sculpture. Qui pourtant prenait corps dans l'espace et le lieu avec cette force frontale et concrète, qui me plaisait tant. Sans bavardage.

Le passage vers l'image.
Le passage vers le corps filmé, filmant.
Le passage vers l'écriture.
Tous sont liés à la question de l'allègement, de la diminution du poids.
À ce que l'on peut éprouver de mobilité dans le faire. À ce que l'on peut transporter avec soi.
Passage, d'un lieu à un autre, d'un état à un autre. Métamorphisme. Franchissement. 
Passe-muraille, l'écriture. 
Espérer n'être jamais arrêtée. 

- On va s'arrêter aujourd'hui sur cette question du poids. Afin qu'elle pèse l'avant et l'après. Qu'elle mesure, ce qu'on en fait, de ce qui est derrière, de ce qui est devant. Voir apparaître l'idée de la frontière. C'est comme si je marchais, de long en large, passant et repassant devant. 
À la relecture des "Petites Terres"— comme souvent quand on réouvre un livre, Michèle Desbordes vient apporter réponses. Ou écho.

"... bien certaine de m'y connaître en frontières, celles du dehors, celles du dedans et partout ailleurs où il peut s'en trouver, et puis il me paraissait qu'écrire c'était ça, roder, errer autour de ces lignes invisibles, ces endroits infiniment ténus où à chaque instant, chaque jour des milliers de fois la vie jouxte et côtoie la mort, une pluie, un pan de ciel, un silence soudain, et alors on se trouve à l'extrême lisière tantôt d'un côté tantôt de l'autre et c'est à peine si ça fait une différence."

Et, parlant d'Hölderlin, "il est celui qui erre, de toutes les façons qu'il y a d'errer, le wanderer qui n'a pas trouvé de frontières à passer, qui n'a pas où aller de l'avant, passer la frontière étant partir ou revenir, étant le contraire d'errer."

Il y a le poids des choses, de celles qui ramènent en arrière. 
J'aspirais à ne plus avoir besoin de rien d'autre qu'écrire, à me sentir légère. Pour aller où ? Pour dire quoi des bordures, des lisières ? Je n'allais peut être pas de l'avant. J'allais de devant à derrière, basculant, m'enfonçant, flottant enfin. Cherchant à peine à passer une frontière.

5.20.2014

Derrière une maison demain














Encore faut-il avoir envie de raconter
ses trous de mémoire en montant l'escalier, ou ailleurs
idées qui restent accrochées aux objets, qui passent
aux lieux
m'oublient
vite
encore faut-il
faire avec cette impression
le temps de

C'est drôle, ce qu'il y a au-dedans, ce confinement, il faudra s'y refaire
être encore avec
"Les yeux fermés, les yeux ouverts"
mais seule - seule
le temps de
savourer l'amer, l'ennui, le vide
le tourne-en-rond
l'à-quoi-bon
d'y goûter et d'attendre
mes trous de mémoire en montant l'escalier, ou ailleurs
où flottent les mots des autres & (comme ceux d'une autre)
les miens
être encore avec les "Lignes de fuite"
Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire
c'est ça
exactement ça, que je fais, en ce moment
ce décalage
ce décalage de tout
et de moi-même

derrière une maison demain
dans des chemins derrière
un jardin, une lande
sauvage
future horizontale, hautes laîches
frôlement des couvées, des couleuvres, des oiseaux
envols par vagues 
déroulements en chemins 
      (mer est en bout de lande/ et j'ai écrit de langue) vers cordon de galets
mer est en bout de lande vers débouché secret
grande ouverture, gueule d'océan
      pour moi, claustrophobe

il faut dire que j'ai en tête, en plus du reste, cette lande
un lieu, qui chaque nuit m'éveille
Je cherche un endroit où aller, disais-je
j'ai bien peur d'avoir trouvé
moi c'est le trajet qui m'éveille
la possibilité d'aller 
de l'un à l'autre, et partout

des trous de mémoire en montant l'escalier, ou ailleurs
une façon de quitter cet endroit peut-être
d'oublier
vite
de disparaître

moi c'est l'entre deux qui m'éveille
le centre et le bout de la terre
le sol, l'océan
la limite, le tout, la partie
les lignes nouvelles où dérouler mes pas
je ne m'arrête pas (c'est la peur de m'arrêter qui m'éveille)
j'agrandis le cercle
en tirant sur les fils - tant que ça vient je tire
je m'installe là : ici
et ailleurs

je veille.