2.27.2013

Des lignes de fuite dans le carnet des départs c'est bien le minimum

arpentage ZI - 1 encre de chine, 75X75cm, fév.2013 ©VG
























C'est une ville, j'y ai marché.
Il y a ce qui se recoupe. Des lignes, des droites, beaucoup d'horizontales finalement — c'est que j'ai baissé la tête vers les routes. 
Elles s'en vont, légèrement en biais. Ne se rapprochent pas. Elles glissent, s'échappent, ou fuient à pleine vitesse. Nous propulsent vers une destination future. Se rejettent elles-mêmes en arrière (parfois les routes derrière font un tas avant de se réorganiser).
J'ai continué, imperturbable. En face, toujours en face, avec sur mes bords de nouvelles lignes de fuites. J'en use beaucoup.

C'est une ville, parfois il faut passer sous un tunnel. Ou bien ce sont des branches d'arbres qui nous touchent les cheveux, le ciel qui se couvre.
Sous le tunnel, sur les murs, on peut découvrir des dessins — d'autres routes, des cartes, des territoires superposées. Ils datent de mille époques.

Echo du tunnel, notre trajet sonore. Une ligne qui parle derrière nous.


2.01.2013

/ 1er février 2013 - avec Laure Morali

Bois


D’où date la Sorcière ? je dis sans hésiter : « Des temps du désespoir. »
Jules Michelet

les couloirs des phares effaçaient les genêts quand elle roulait par les hameaux brumeux, sans branchies, seulement des antennes de cervidé albinos dans la voiture, là où l'Argoat se fait rocailleux jusque dans ses noms, des murs de torchis d’un café crispé de solitudes au vitrail agrippant le givre d’une chapelle, dans les montagnes Noires, elle lisait les étoiles cristallisées par la braise à travers les os des bêtes dépecées dans les remises, sous des calvaires aux visages torturés par le feu qui brûle leur ventre de granit, Menez Bré, Kergrist, Scaër, Brasparts, Menez Hom, cette voyageuse des champs couverts de rosée, de bouse, de lichen, saluait à chaque croix de chemins un fils médusé par une source couleur de l'air, fougères, renards roux à la cheville — la spirale folle aspirant les chants dont se nourrit la terre caressait le ventre chaud de la lune en brindilles d'océan au corps gris des tempêtes — les routes fléchissaient sous les bois vibratiles du cerf blanc, paupières closes, elle suivait les contours du jour qui s’ourle au bord des brumes, flottait sur les veines de la terre craquelée d’hommes aux mains, dont les brèches racontent qu’ils ont cueilli des épines pour leur sœur à salive guérisseuse





— dans les îles du Ponant, rejaillit l'eau des Monts d'Arrée — elle allait jusqu’aux lisières de la spirale de granit se fondre à la rencontre de l’eau douce et de l’eau salée, Batz, Ouessant, Molène, Sein, Groix, elle ramenait à sa bouche des prières comme on rentre les voiles, hurlant à la brume qu'elle serait sa lampe, qu’elle avait un souffle immense à rembobiner autour de ses hanches, un incendie à calmer dans son ventre, le livre de la terre diminuant comme peau de chagrin autour de quelques noms sauvés, elle s'enfonçait de toute sa chair dans la lande où grille la bruyère, désaltérait les pierres, redorait les arbres morts, se souvenait d'anciens chants qui lui remontaient depuis la plante des pieds jusque dans la gorge, elle brillait, récitait des complaintes par cœur dans les pubs le samedi soir, portait des jupes noires à volants, les cheveux envolés, elle fumait des cigarettes légères, trinquait en riant à gorge déployée, embrassait ceux qui voulaient bien la suivre dans les niches des talus et, à la première croisée de chemins, disparaissait, avalée par un train, une autre vie possible avec les siècles engrangés dans son ventre, de vieilles langues à nourrir malgré l'éloignement, des braises à soi parmi les monticules inanimés, la solitude, pourtant, à la piscine municipale où elle plongeait les yeux écarquillés vers les émaux émeraude, elle se prenait d'affection pour les vieilles femmes dans les vestiaires, le ventre tombant, les jambes arquées, des traits de khôl aux arcades sourcilières et le sourire en coin de la reconnaissance — combien étaient-elles à garder le secret des sources dans la ville, à se sentir renaître quand gonflait la planète rousse derrière les lampadaires, combien à attendre l'heure de leur retour  ? un désir d'océan au revers de leurs dessous, un cri de soie le long des jambes et des amulettes cousues dans le chemisier — pour elle, rien qu'une démarche lancinante — mais le vent n'était plus ce chant mystique des buttes de l'ancien monde, il était devenu le prolongement de la folie de quelques hommes à la tête des empires, un grondement en errance entre ciel et terre, plus rien à quoi s'accrocher et elle, qui n'avait jamais aimé que le rugueux parfum d’ajoncs mûris à la brume des gens de derrière la mer, s’enfonçait avec les autres sourcières dans les couloirs souterrains des villes de verre comme dans les vapeurs d’Avalach avec, à l’omoplate, la brûlante scapulomancie des vieux cerfs, un regard qui part du dos

Laure Morali

Avec Laure Morali, pour ce Vase Communicant de février, nous avons posé des motifs communs, forts dans nos écritures, autour du paysage, sa place dans notre histoire, notre mémoire. Nous partageons aussi une Bretagne originaire. 
Ces motifs : Repousser son objet / Cheminer en aveugle / D'un lieu à l'autre / La place du paysage / L'immense / La forêt / Les forces telluriques / étaient pour moi comme les pointes d'objets enfouis dans les couches profondes de l'écriture. Programme donc beaucoup trop vaste pour notre petit mois de février et qui le dépassera, mais tellement stimulant.
Sur sa proposition nous avons choisi aussi de mettre en images le texte de l'autre.
De Laure Morali je voudrais dire combien son site Les Portes, ses cartes d'îles, ses ressacs de glaces, ses messages d'un phare, son écriture très près des éléments, m'ont accompagné ces derniers mois. Il lui aura fallu cette route, cette immersion, cet écart peut-être (elle le sait mieux que moi), pour aller choisir les mots, les poser les uns derrière les autres avec cette délicatesse extrême, qu'elle sait. Laure, comme quelqu'un qui a trouvé son paysage. Moi je bois la plénitude de son écriture. J'y trouve ce que partout je cherche, un point d'ancrage avec un point de fuite.
Laure Morali a publié chez La Part Commune, "La mer à la porte" et "La route des vents". Puis, aux éditions Mémoire d'Encrier "La terre cet animal" et "Traversée de l'Amérique dans les yeux d'un papillon", entre autres textes.
/ moi là-bas : Les Portes

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre."