8.16.2017

rc/ Été-danse



Été dense. Mais l'adjectif dès qu'il se met à jouer devient une sorte d'injonction, impérative et douce à la fois : danse ! — qui consiste à apprendre à passer de façon fluide d'une chose à une autre.
D'un article à un texte littéraire, d'un manuscrit à une lecture théorique.
Eté-danse : entrelace, contourne, entre, écarte, déplace, prolonge... 
Les gestes sont différents mais finissent pas se relier et former une sorte de mouvement d'ensemble.

Quelques éléments de ce qui s'est ainsi écrit et entremêlé :

Un article sur le passage du blog au livre dans le travail d'écriture d'Olivier Hodasava (présenté cette année dans l'axe Création de notre laboratoire de recherche), pour le numéro 1 des "Cahiers d'AGORA" qui paraîtra en janvier 2018 :
> "Du blog au livre : les changements de support et leurs effets dans les processus d’écriture et l’élaboration du récit — une étude à partir du travail d’Olivier Hodasava, du blog Dreamlands au livre Éclats d’Amérique (éditions Inculte, Paris, 2014)"

Un article sur le rapport texte/image dans le processus de création du livre Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire (présenté lors d'un séminaire à l'université de Cergy Pontoise en juin) qui devrait suivre le même chemin :
> "Écrire dans l’intermédialité — réflexion autour du processus d’écriture texte/image dans le texte poétique « Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire », Virginie Gautier,  éditions Publie.net,  2014"

Des lectures pour la partie théorique de la recherche. Après cette première année de mise en route du chantier d'écriture littéraire, j'aimerais commencer à rédiger des parties théoriques cet automne. Il y a des chapitres qu'il me tarde d'écrire, que je ne veux pas pourtant pas agencer tout de suite en un plan formel. 
Deux dernières lectures :
Hyper-Lieux, de Michel Lussault
Le Monde plausible, de Bertrand Westphal

Enfin le texte en écriture pour le volet littéraire de la thèse, dont le point de départ est mon expérience d'une marche de 250km entre mon lieu de vie et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. (#Marchécrire, voir notes au jour le jour dans l'onglet "Carnet des Départs"). Une phase de travail que je veux achever cet été pour ne pas laisser passer trop de temps depuis l'expérience. 
Des amorces de récit apparaissent. Une finalité s'invente, se cherche — même si le projet se poursuivra dans l'année à venir sous une forme qui reste à découvrir.
Un extrait du travail en cours :

"Ce que je remarque, qu’il y a des lieux où la langue se délie mieux. Des lieux qui articulent de la pensée. Je me tenais plutôt silencieuse depuis hier, je fatiguais. Plus de verbes d’actions à mettre bout à bout, ni les choses vues au passage, ni les déchets mêlés aux fleurs des bas-côté. Pas de point d’accroche. Pas d’inscription. Laisse couler, c’est du temps qui file. De la répétition, de l’uniformité. J'avance sur le tapis roulant du paysage. Marcher-s’absenter. C'est une question de fermeture et d'ouverture. De ce qui d’un coup nous ranime, communique dedans-dehors, nous fait du bouche à bouche — un sentier, un panorama, un envol. Il suffit d'un rien pour que ça se remette à circuler. 
En haut d’une passerelle je plonge mon regard dans l’eau, les trois dernières marches sont complètement noyées. Quelqu’un a accumulé tout un tas de trouvailles pour faire un passage à sec : grillage, barbelé, un branchage, c’est plus risqué que rien du tout. Je mesure ma chance, appuie le moins possible, saute. J’aurai pu m’y prendre les pieds. On trouve toujours une planche pour faire un pont, me dis-je, si ça se complique. Je continue, le sol est de plus en plus spongieux. Les empreintes devant moi dessinent des détours auxquels je me plie. Je croise un homme en vêtement de camouflage qui tient un appareil photo avec télé-objectif, me tourne le dos, ne répond pas à mon salut. Marcher-passer. Sur le mépris ne pas s’attarder non plus. S’éloigner vite. N'empêche, le silence est plus casse-gueule après. Le sol plus spongieux. Les flaques plus larges et profondes. Les passages difficiles, plus difficiles, puis infranchissables. Devant ce fossé il aurait fallu des bottes de pêcheur, ou bien se déchausser et enlever le pantalon. Passer le sac  à pied. Se rhabiller de l’autre côté. Je décide de faire demi-tour, de repasser par le dos de l'homme, par les marches noyées en cherchant à me souvenir s’il est plus difficile de descendre ou de remonter un rocher. Je croise une joggeuse qui rentre chez elle. Elle me demande si on peut passer. On ne peut pas. Elle dit, tant pis, qu’elle marchera dans l’eau, que juste après il y a un chemin qui mène directement chez elle. Qu’elle ne veut pas faire ce grand détour, qui consiste à passer par le village, à quitter le marais, auquel je me me résous à contrecœur."


5.11.2017

rc/ De l'expérience des lieux et de l'écriture

Retour de voyage, 
Où j'expérimente le lien entre l’expérience vécue, les notations in situ, et l’écriture.

J’avais déjà travaillé sur une forme de notation in situ l’année dernière, pour le texte À l’approche (ce texte sortira l'année prochaine aux Éditions du Chemin de Fer), à partir de prises de notes pendant les trajets en RER entre Paris et Cergy. 
Dans l’espace urbain, il y a quantité de paroles, de voix, de textes lisibles, visibles. Je travaillais avec une matière très dense, y compris avec mes propres lectures. Mon corps de passagère n'était pas en mouvement mais à l'écoute, regard et introspection.

Le processus d’écriture pour ce qui s'écrit en ce moment se présente de façon complètement différente. 

Des espaces ruraux traversés, j'obtient des notations, qui renvoient à une expérience plus intime et corporelle du paysage. Les noms sont rares : noms de fleurs, quelques pancartes, des marquages, le reste est plus informe, un milieu, des matières, des sons.


Le corps du marcheur fait appel aux sensations directes, aux présences, plutôt qu'aux souvenirs. Ainsi les notations produites sur place redonnent accès à l'expérience d'une façon très intense, ces notes ré-ouvrent des moments sensibles, multidimensionnels. Voici ce que je dis de l'amont, de la capture, puis de la reprise d'écriture dans le texte en cours :

Je stocke des phrases en marchant, fragments de choses recueillies, chutes de pensées que je capture dans mon téléphone. Je ne décris pas ce que je vois, je consigne d’une façon éparse et désorganisée quelques séquences à épingler. Je pose des repères parlés,  des bornes dans le paysage, des notations pour la mémoire. Je les retranscris telles quelles le soir dans un carnet. Choses vues qui deviennent Images-souvenirs puis Images-mémoire, dirait Jacques Roubaud, et il est surprenant de constater effectivement la façon dont, bien plus tard, ces fragments ré-ouvrent l’expérience vécue, font éclore un environnement visuel, sonore, mais aussi haptique qui mobilise une quantité de sensations. Il n’y a pas d’histoire mais il y a ce fil à dévider qui me relie à l’intensité de l’expérience. Une quantité de mots qui n’ont pas été écrits sont cachés sous les mots écrits. Peut-être parce que les phrases sont des espaces et que les lieux sont des mots, des mots posés sur les choses. Peut-être parce qu'on marche dans des brouillons de phrases. 

[#Marchécrire, du 3 au 15/04, quelques mots au jour le jour dans l'onglet Carnet des Départs]

Puis je voudrais citer quelques auteurs lus avant et après le trajet, qui m'apportent matière  poétique sur le rapport entre le lieu et l’écriture, entre l’expérience et l’écriture, entre les lieux et les mots, les lieux et le corps.

Michel BUTOR, dans le chapitre "La Ville comme texte(Répertoire 2, Œuvres Complète III), écrit : 
"Il y a des quartiers plus ou moins oraux, plus ou moins écrits ; c’est le centre qui s’oppose aux faubourgs, mais cette opposition n’est que l’intériorisation d’une autre, essentielle, celle de la ville et de la campagne.
Si les villes anciennes étaient entourées de remparts, c’était certes pour les protéger contre les dangers de l’extérieur : loups, brigades et barbares, mais aussi pour empêcher le trésor interne de se diluer, se répandre.
Toute la campagne vient consulter la ville, contribue à l’édification de ces murs-tabernacle. 
La ville est reconnue comme loi, autorité, centre, valeur ; sans elle la campagne désormais considère qu’elle ne pourrait survivre, qu’elle se déferait sans ce nœud, ce lest, cette réserve."

Il est intéressant de penser la ville comme lieu de rassemblement autour du texte, y compris celui de la loi. Et dans cette ville, de centres, de quartiers, de périphéries qui seraient des styles, des écritures différentes. Qu'est-ce qui s'écrit dans les paysages que j'ai traversé, et comment ? 

En ethnologue, Keith BASSO étudie, dans son livre "L'eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert", le lien qui unit la langue des Apaches occidentaux aux lieux, et les lieux à la langue, à travers la question des toponymes.
Les éléments géographiques sont autant de repères mnémoniques arborant les enseignements moraux de l'histoire des Apaches
Tous ces lieux possèdent des histoires. On les décoche, comme des flèches.
L'utilisation des toponymes est un véritable art narratif, dit Keith Basso, qui consiste à faire revivre, par l'imagination, au discours direct, une histoire appartenant au passé, indissociable d'un lieu spécifique. Car c'est le lieu qui contient l'histoire et l'actualise quand il est visitéPlus encore, nommer le lieu par son toponyme peut suffire à activer les enseignements de l'histoire, à en faire l'expérience.

À propos d'expérience, Tim INGOLD ("Marcher avec les dragons") tente de qualifier les liens qui nous unissent au réel, et la matière avec laquelle nous tissons , c'est-à-dire avec laquelle élaborons  un processus (marcher, penser, écrire...) :
Le monde de notre expérience ne cesse de se renouveler autour de nous à mesure que nous tissons. S’il y a une surface, elle est comparable à la surface du panier ; elle n’a ni « intérieur » ni « extérieur ». L’esprit n’est pas au-dessus, ni la nature en-dessous. Où se trouve l’esprit alors ? Dans le tissage de la surface elle-même. Et c’est à l’intérieur de ce tissage que nos projets de fabrication, quels qu’ils soient, sont formulés et réalisés. Nous ne pouvons fabriquer que si nous sommes capable de tisser. »
Dans une forme de connaissance performative - qui suit un processus -, les frontières entre le soi et les autres, ou entre l’esprit et le monde, ne sont pas figées, elles sont provisoires et foncièrement instables.

Enfin, lors du dialogue croisé autour du processus d'écriture, entre François Bon et Arno Bertina, dans le cadre des rencontres du laboratoire Agora, UCP le 26 avril dernier, François BON s'est interrogé sur la façon dont la ville produit du langage, le réel est une réserve de langage, que l'expérience, comme l'action dans le réel, renouvelle.
"Le réel en lui-même fabrique des nuages de mots"
"La documentation est elle-même une écriture du réel", qui pose la question : qu'est-ce que la ré-écriture ? Ecrire avec des ready-made ? Réactualisant ainsi une figure comme celle du chiffonnier de Baudelaire. 
Tout est repris dans cette vidéo en trois points, du 10 mai 2017, où, invité à intervenir dans le cadre d'une journée d'études organisée par le master création littéraire de l'université de Cergy, il requalifie l'action de la mise en écriture, cet amont / le rapport à l'expérience du réel et la dimension performative / pose ce qui est en train de s'inventer, en France, entre écoles d'art et Masters universitaires, dans les ateliers étudiants.






« On s’élance, on risque une improvisation. Mais improviser, c’est rejoindre le Monde ou se confondre avec lui." (Gilles DELEUZE, Félix GUATTARI Mille plateaux:Capitalisme et schizophrénie, 2) 

4.18.2017

J14 Un mauvais geste

J 14 — Un mauvais geste. Bloquage du dos le lendemain de mon arrivée, chaque pas sur le sol est devenu douloureux. Je regarde les gens circuler, plus aucune évidence de mon côté. Pourtant, il y a devant la maison où je dors un petit banc au soleil, bien placé, au-dessus duquel les oiseaux se cherchent et se bagarrent. Je pourrais y lire, m'y poser, regarder tomber les pétales de camélias. Le mantra de l'étiquette de mon sachet de thé tente une consolation : vous êtes illimité. Mais je ne peux pas me résoudre à être tenue hors de ce va-et-vient d'hirondelles, d'insectes, de chiens, des habitants, hors cette activité de ruche. Quelque chose raconte que ça y est, que je reviendrai une autre fois, qu'il faut rentrer. 

4.15.2017

J13 L'approche

J13  L'approche est délicate, c'est dedans ou dehors, pour entrer il faut bien choisir son carrefour. On entend le bruit de petit marteau d'un pic contre un arbre, plus tard une tronçonneuse, un coq, puis on y est. On pose son sac, on épluche des légumes, à un moment on vous sert un café-pot de fleurs. Ça n'est pas si facile un aboutissement. 
#Marchécrire


4.14.2017

J12 au levé du jour

J12 — Au levé du jour le soleil gomme le pont je quitte la ville en train / parcours dénivelé sur une arête rocheuse, usine thermique à l'horizon, il faut passer plusieurs fois sous les grésillements des lignes haute-tension / fin de journée : de dépit supplié en anglais le énième chien qui aboyait à mon passage, il a arrêté tout de suite / demain j'arrive. 
#Marchécrire


J11 (habiter, habiter)

J11 — (habiter, habiter) Contrairement aux maisons de bourgs contenues derrière leurs façades,  dans les lotissements les façons d'habiter s'exposent. Jardins où le vide (un désert) vaut souvent pour un ordre, où la symétrie est la seule organisation possible. Rarement un laissé-faire, un fouillis salvateur. 
#Marchécrire


4.13.2017

J10 Croisé un homme

J10 — Croisé un homme qui s'intéresse à mon trajet et me souhaite bien du bonheur - c'est exactement ça. Flotter et faire de ce flottement une solidité. Bouger et faire de ce mouvement une façon de demeurer. 
#Marchécrire