3.22.2017

rc/ Empreinte de parcours




Prendre des mesures c’est un peu inquiétant cela produit des sommes. C’est tout de suite une addition de kilomètres, de jours, de nuits, d’écarts et de distances, le retour d’un vertige. Il faut approcher la carte avec circonspection, se garder de confondre les échelles, mesurer l’imposture que génère l’image, ne pas la prendre pour contenu, s’y accrocher quand-même. Comme à son seul repère. S’y tenir. 
Pour décider d’une traverse, d’un raccourci ou d’un détour. 
Visualiser la diagonale à l’arrière de la côte atlantique, les accrocs des embouchures. L’absence de ponts, les zigzags des sentiers, le tour du marais, les coupes possibles. Les voies ferrées, les patelins, les dénivelés, les rivières, les toitures, les ronds-points, les entrées de ville, les centres comm., les pistes cycl., les forêts, la gare. 
Imaginer des paysages approximatifs, des routes, des bas-côtés qu’il faudra piétiner à rebrousse-poil des voitures, les dentelles des chemins côtiers à partager en juste mesure avec les lignes droites. 
Éprouver par la marche des profondeurs et des distances oubliées, des découragements, des répétitions et des longueurs qui n’ont pas disparu. Qui sont juste là, à côté, dans un espace-temps voisin que nous fréquentons peu. En mesurer le paradoxe : l’épreuve d’un hors-piste en descente douze jours durant, que je remonterai en trois heures de voiture. 

Sera t-il seulement possible de naviguer à vue ? 
Où sont les chiens errants sur la carte ? 
Quelque chose se construit, c'est une forme, je ne sais pas encore ce qu'elle contient.

J’invente des options en fonction de critères plutôt flous, note des horaires de bus, retranche des tronçons de train, fabrique avec les données une nouvelle carte où le tracé du parcours est devenu une terre, un fragment de continent, est devenu une ligne d'arpentage, une bordure en forme de côte pour faire du cabotage. On ne sait plus ce que ce tracé longe ou contourne ou traverse réellement. On a seulement pour mémoire cette empreinte en creux, d'un parcours à venir, le long duquel tâtonner, où s'accoter, s'arc-bouter jusqu'à un accostage prévu, moins balisé - dernière impro. - que la succession des ralentis, la stratification des récits et des paysages préparera peut-être.









3.13.2017

rc/ volet création, Marchécrire





























Travail en cours

Mon projet d’écriture se présente comme un dispositif. Son sujet, ses motifs s'y confondent. Il s’agit de poser un cadre et de laisser les choses entrer dedans. Ce cadre indique un espace à traverser, une direction et une durée. Il conditionne le texte à venir.

Début avril j'entamerai un voyage d’écriture itinérante entre mon domicile et Notre-Dame-des-Landes. C’est un trajet d’environ 250 km, que je vais parcourir essentiellement à pied, en mixant bords de routes et sentiers piétonniers avec quelques étapes en car ou en train.

J'ai le désir d’associer écriture et déplacement, dans une démarche performative - pas simplement au sens d’un effort physique, mais aussi au sens d’un dépaysement. De m’exposer à une part de hasard et d'inconnu. De traverser paysages et zones urbaines avec le territoire de la zad et ce qui s’y invente en point de mire. D’œuvrer dehors. D’intensifier, par la production d’une forme esthétique, l’expérience de ce déplacement. D’articuler parcours et improvisations, effort et contemplation, solitude et échanges.

J’ai lancé un appel à hébergements sur les localités de mon passage, au sein des réseaux de comités de soutien à la zad, et reçu des propositions d’accueil. C’est une chose à la fois très simple et très exceptionnelle, d’être accueillie pour une nuit chez des gens que vous ne connaissez pas. 
Appeler ça voyage, à condition de dire voyage aussi pour la traversée d’un village, des kilomètres de routes communales, un défilé de voitures. Appeler ça déplacement pour dire un passage, un mouvement, un « aller vers » qui déjà me déporte, imprègne tous mes gestes, l’esprit, le corps. Une déprise qui consiste à aimer mieux un espace autre, le préférer à l’entre-soi. Aller au-devant d’un paysage comme au-devant d’un texte sans savoir à l’avance dans quoi il vous proposera d’entrer. Longer une route pour tracer une ligne, faire un geste. Ecrire comme s’il s’agissait de marcher dans ce texte. Sans se priver d’aucune bordure, d’aucun talus, ni même de la fatigue. La marche produit un estrangement, dit Thierry Davila*. Il y a aussi une forme d’empirisme dans cette façon d’aller reconnaître - par la vue, le toucher, le pas les mots, sans les démêler des choses ni de leur perception.


Marcher comme des indiens-contraires, retrouver des précautions, des obscurités, des 

reliefs. Rapprocher des matières. Mettre nos langues au contact des friches, qui ne doivent 

rien à nos usages ; des forêts, qui ne doivent rien à nos méthodes. Envisager dans chaque 

recoin des jachères, c’est-à-dire des sols au repos dont personne ne tirerait parti, desquels 

il serait temps de déterrer de vieilles nouvelles manières, totalement neuves et inconnues 

de nous, imaginées et expérimentées,

ai-je écrit il y a quelques mois en pensant au territoire de la zad, à ce qui s'y invente. Je continue à me documenter, à lire, à me renseigner sur la diversité des expériences et des parcours de ceux qui l'habitent. À être admirative de cette façon trouvée au jour le jour pour construire ensemble dans un espace non régit par des fonctions assignées. Cette expérimentation a une forte portée poétique en ce qu'elle n'est pas un credo, mais une attention, une invention, une résistance.
"La raison technicienne, écrit Luce Giard dans la présentation de L'Invention du quotidien*, croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l'homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon...."


Au moment de dessiner les lignes crénelées de ces parcours, je pense aux durées, aux contournements, aux déploiements, aux figures fractales des chemins côtiers, puis aux droites mathématiques, aux tracés imposés, aux calculs des rendements, aux rapports trajectoire/vitesse, aux espaces-temps, aux lignes de rêve (dreamtime), aux stoppages étalon de Marcel Duchamp, à la courbure naturelle du hasard, et je mesure, dans ces écarts, un ensemble de mondes. De ces mondes, je sais au moins la compossibilité.



*Thierry Davila, Marcher, Créer - Déplacements, flâneries, dérives dans l'art de la fin du XXème siècle, Les éditions du Regard, 2002.
*Michel De Certeau, L'invention du quotidien, I. Arts de faire, nouvelle coll. Folio essais, Paris Gallimard, parution 1990.

3.06.2017

72.Tout est à l’envers

Tout est à l’envers à cause du vent violent qui nous a jetés hors du lit.

71.Un caillou tombe

Un caillou tombe de moi, je sors et le rejette à l’eau sa terre natale.

70.Quelque chose dans ton dos

Quelque chose dans ton dos comme des montagnes d’eau, ne te retourne pas on commence (je crois) à s’habituer.

2.15.2017

rc/ théorie et création, ce qui s'articule et comment (pour l'instant)








Commencer par poser ici quelques phrases de Lionel Ruffel, issues de "Brouhaha", qui esquisseraient une méthodologie pour l'écriture de la partie théorique :


"L’enjeu est de penser et d’écrire sur le contemporain sans reproduire des modes herméneutiques (linéarité, successivité, séquentialité) que le contemporain met en crise. 

Que puis-je en tant que théoricien de la littérature ?  M’intéresser aux rebuts, aux déchets, aux restes, à la surface des choses. Avoir une approche matérialiste de l’histoire littéraire et de ses objets. Renoncer à la continuité historique, favoriser les effets de discontinuité, les connections intempestives, pratiquer la connaissance par le montage. Être au plus près du surgissement du présent

Penser le contemporain, c’est en finir avec l’idée qu’il y a un objet à penser. Alors qu’il y a des réalités multiples à exposer."

J'ai posté dernièrement une carte mentale (n°3, extrait ci-dessus) spatialisant - à l'intérieur des trois axes depuis lesquels je veux parler de la notion de Déplacement dans la littérature contemporaine - mes lectures théoriques depuis cet automne. 
J'ai appelé cette carte : repères et outils herméneutiques car ces lectures posent des jalons à l'intérieur desquels inscrire ma réflexion.

=>L'importance du lieu géographique et du contexte, avec Bertrand Westphal et la pensée géocritique.

=>La notion d'expérience, d'empirisme et l'approche matérialiste, avec John Dewey
=>L'inspiration contextuelle : le déplacement comme processus de création, avec Paul   
    Ardenne ; et le livre comme expérience du réel, avec David Ruffel
=>Le rapport de la marche à la création,  avec Thierry Davila.
=>Le transport, le véhicule, le médium, avec Régis Debray et la médiologie.

J'aimerais maintenant commencer à rédiger des sections distinctes, flottantes en quelque sorte, qui viendront trouver attache dans un plan plus tard, quitte à être remodelées pour s'y couler (mais je ne trouve pas pour l'instant le temps de m'y plonger, j'en reparlerai donc plus tard).


Je continue par ailleurs à lire pas mal de textes : Chauvier, Ruben, Rolin, Bégout, Roubaud... pour faire exister un ensemble dans lequel je déterminerai plus tard un corpus. J'ai des lenteurs de lectures liées au fait que je commence à écrire mon propre texte, et qu'il est difficile à cette étape de lire d'autres auteurs. J'avance donc avec circonspection. 


Puis j'aimerais faire de cette première année de thèse, une année d'ouverture. Quitte à filer de grandes longueurs, à m'éparpiller même, avant de resserrer quoi que ce soit. Il me semble que c'est un gage de découvertes et que, si je ne le fais pas, j'irai malgré moi me caler dans ce que je connais déjà plus ou moins.





En ce qui concerne la partie écriture littéraire, 
j'ai entrepris un projet qui prend pour cible un territoire choisi, et pour moteur (machine ? incitateur ?) un déplacement géographique. Ce territoire et ce trajet ont pour but d'amorcer quelque chose, de provoquer un récit. De confronter une expérience à une écriture in situ. Ce trajet, appelons le voyage, a déjà commencé - en vertu du fait qu'un voyage commence à partir du moment où on l'imagine. L'écriture donc se penche déjà sur son motif, avance sans trop réfléchir, comme il me semble qu'il faille le faire. C'est pourquoi il n'est pas simple d'en parler. Le journal du déplacement à proprement parler, viendra s'insérer dans le récit entamé, le déformant très certainement.

Les formes d'écriture que je veux activer dans ce récit sont l'articulation d'une forme poétique et d'une forme documentaire et une façon de dire le lieu, sur place, dans la relation à l'expérience vécue, à partir des notations et des captations.


Je voudrais poser ici, sans qu'il soit à considérer comme un quelconque modèle - loin s'en faut - une découverte venue résonner terriblement avec mes propres recherches. Au moment où je prépare mon voyage, je découvre celui de Mark Baumer et il me fascine. Je ne peux pas m'empêcher de plonger dans son récit, "I am the road"par un travail de traduction, lent et de longue haleine (terrible paradoxe avec ce que je dis dans le paragraphe précédent sur les autres lectures). C'est en ce moment une façon, ma façon, de me "mettre en route", c'est-à-dire, au travail.